Le Manifeste des 19 : Quand les plus grands alpinistes ont déclaré la guerre à la course aux sommets
Il est des textes qui fendent l’histoire de l’alpinisme comme un coup de piolet dans la glace vive. Le Manifeste des 19 en fait partie. Publié au cœur d’une époque charnière, ce cri du cœur signé par l’élite de la montagne française n’était pas un simple pamphlet, mais une boussole morale pointée vers l’essence même de leur pratique. Face à la course effrénée aux premières et à la pression médiatique grandissante, ces hommes ont posé une question fondamentale, dont l’écho résonne avec une acuité troublante sur nos parois contemporaines : quelle âme voulons-nous donner à nos ascensions ?
Le Contexte : Une Montagne sous la Pression des Trente Glorieuses
Pour saisir la portée de ce geste, il faut respirer l’air du temps. La fin des années 1960 et le début des années 1970 marquent un tournant. L’alpinisme, autrefois pratique confidentielle d’une aristocratie ou d’une bourgeoisie éclairée, s’est démocratisé. L’âge d’or de la conquête des 8000, avec ses récits héroïques et ses drames nationaux, a propulsé la discipline sur le devant de la scène. Les médias s’emparent du sujet, transforment les alpinistes en héros modernes et les parois en arènes. Le chronomètre devient un juge, la compétition s’installe, non plus seulement contre la montagne, mais contre les autres cordées. La trilogie des grandes faces Nord des Alpes (Eiger, Cervin, Grandes Jorasses) devient le théâtre d’une surenchère technique et médiatique. Chaque hivernale, chaque nouvelle voie directe est disséquée, commentée, transformée en feuilleton pour le grand public.
Cette effervescence, si elle popularise la pratique, en dénature aussi profondément l’esprit. L’expédition n’est plus seulement une affaire d’hommes et de montagne, mais un projet lourd, financé par des sponsors qui attendent un retour sur investissement. La logique de performance s’immisce dans le silence des bivouacs. On parle moins de la beauté d’une ligne que de la rapidité de son parcours. Le matériel évolue à une vitesse fulgurante, et avec lui, la tentation de substituer la technologie à l’engagement, la puissance à l’élégance. C’est dans ce climat de « course aux sommets », où la fin semblait de plus en plus justifier les moyens, que le besoin d’une pause réflexive est devenu une urgence vitale pour une partie du milieu.
La Naissance du Manifeste des 19 : Un Acte de Résistance Éthique
Le texte, souvent attribué à l’initiative de figures comme René Desmaison ou Robert Paragot, rassemble dix-neuf signatures parmi les plus respectées de l’époque. On y retrouve des guides, des himalayistes, des grimpeurs de l’extrême : un front uni de ceux qui vivent la montagne de l’intérieur. Publié dans la revue spécialisée « La Montagne et Alpinisme », son titre est une déclaration d’intention : « Pour un alpinisme de la responsabilité ». Le cœur de leur argumentation est une critique acérée de la dérive compétitive, qu’ils jugent infantilisante et contraire à l’esprit de cordée. Le Manifeste des 19 n’est pas un rejet du progrès ou de la performance, mais un plaidoyer pour que celle-ci reste au service d’une éthique.
Les signataires dénoncent plusieurs maux qui, selon eux, gangrènent leur pratique. D’abord, la tyrannie du « résultat » qui pousse à des prises de risque insensées, non pas pour la beauté du geste, mais pour la gloire médiatique. Ensuite, ils critiquent l’usage excessif de l’assistance et de la technologie (hélicoptères pour les approches, oxygène utilisé à outrance — un débat qui culminera avec l’exploit de Messner en 1978 —, multiplication des pitons à expansion) qui « aseptise » l’aventure et réduit l’engagement personnel. Ils plaident pour un retour à la pureté du jeu, où l’incertitude et la vulnérabilité de l’homme face aux éléments restent des composantes essentielles de l’expérience. C’est une défense farouche du style, de la « manière », qui doit primer sur la simple réussite du sommet.
La « Manière » avant le Sommet : Le Cœur de la Philosophie
C’est sans doute là que réside la plus grande modernité du texte. En affirmant que la façon d’atteindre un objectif est plus importante que l’objectif lui-même, les signataires posent les bases d’une éthique qui irrigue encore aujourd’hui les débats au sein de la communauté. Qu’est-ce que la « manière » ? C’est l’économie de moyens, le choix de l’itinéraire le plus logique et esthétique, le respect de la montagne en y laissant le moins de traces possible. C’est l’alpinisme « by fair means » (par des moyens loyaux) que l’Union Internationale des Associations d’Alpinisme (UIAA) promeut encore aujourd’hui. C’est la différence fondamentale entre gravir une paroi en la « labourant » de pitons et de cordes fixes, et la parcourir en style alpin, léger, où la cordée ne compte que sur ses propres forces.
Cette philosophie s’oppose frontalement à la vision de la montagne comme un simple terrain de jeu ou un stade vertical. Pour les signataires, la haute altitude est un espace de liberté, d’humilité et de responsabilité. Chaque piton planté, chaque corde laissée en place, chaque décision prise engage non seulement la sécurité de la cordée, mais aussi l’intégrité de l’environnement et l’expérience des futurs ascensionnistes. Ce n’est pas une vision passéiste ; c’est une prise de conscience précoce de la fragilité d’un milieu et de la nécessité d’une forme d’ascèse volontaire pour en préserver le caractère sauvage et l’aventure qu’il propose. Un dialogue avec la paroi, et non un assaut.
L’impact immédiat et les résistances
À sa parution, le manifeste a l’effet d’un pavé dans la mare. Il est salué par une grande partie des pratiquants qui se reconnaissent dans cette quête de sens, mais il est aussi critiqué par d’autres, qui y voient une forme d’élitisme ou un frein à l’évolution de la discipline. Certains y lisent une attaque déguisée contre des alpinistes spécifiques, emblématiques de cette course à la médiatisation. Le débat est vif, passionné, et il structure durablement la pensée de l’alpinisme en France et au-delà. Il oblige chacun à s’interroger sur ses propres motivations et à définir ce qu’il vient chercher là-haut, dans cet univers où l’engagement est total.
Échos Contemporains : de l’Himalaya Commercial aux Réseaux Sociaux
Plus de cinquante ans après sa publication, la lecture du Manifeste des 19 est une expérience troublante. Ses avertissements semblent prophétiques. La dérive qu’il dénonçait à une échelle encore artisanale a pris des proportions industrielles. Les files d’attente sous le sommet de l’Everest, formées de clients guidés sur des kilomètres de cordes fixes, sont la caricature parfaite de ce que les signataires redoutaient. La course aux records, dopée par les réseaux sociaux et le sponsoring, n’a jamais été aussi intense : le plus jeune, le plus rapide, le premier sans oxygène, la première femme à gravir les 14×8000 en un temps record… La performance est chiffrée, quantifiée, transformée en produit marketing, souvent au détriment de l’éthique et de la sécurité, comme le dénoncent régulièrement des organismes comme le Syndicat National des Guides de Montagne (SNGM).
L’avènement d’Instagram et de la communication en temps réel depuis les camps de base a ajouté une nouvelle dimension à cette pression. L’ascension devient un récit permanent, une mise en scène de soi où le « like » remplace parfois l’introspection. Le silence, si cher aux alpinistes d’hier, est rompu par le son des notifications des téléphones satellites. Dans ce contexte, les principes du manifeste – humilité, discrétion, économie de moyens, respect du lieu – apparaissent non plus comme des choix éthiques, mais comme des actes de résistance culturelle face à une société du spectacle qui s’invite même sur les plus hauts sommets du monde. L’esprit du manifeste est un contrepoint nécessaire à la « sanctuarisation » marchande de la montagne et à la gentrification alpine qui transforme le visage de nos sommets.
Un Héritage Toujours Vivant ?
Alors, le manifeste est-il une relique d’un âge d’or révolu, un simple témoignage historique ? Certainement pas. Son esprit survit et inspire. Il est vivant chez ces alpinistes qui choisissent d’ouvrir de nouvelles voies dans des massifs reculés, loin des caméras. Il est présent dans le mouvement du « clean climbing », qui privilégie les protections amovibles pour ne laisser aucune trace. Il est incarné par ces guides qui transmettent à leurs clients non pas seulement une technique, mais une culture de la montagne, faite de prudence, de respect et d’une connaissance intime du milieu. La Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) continue de promouvoir ces valeurs dans ses formations, rappelant que l’autonomie et la responsabilité sont les piliers de la pratique.
Le Manifeste des 19 n’est pas une loi gravée dans le granit, mais une boussole morale. Il nous rappelle que l’alpinisme n’est pas un sport comme les autres. Il est une culture, une philosophie, une forme d’engagement total qui ne peut être réduit à un simple score ou à une performance chronométrée. Il nous invite, à chaque sortie, à nous poser la question essentielle : pourquoi sommes-nous ici ? Pour cocher une case sur une liste, ou pour vivre un dialogue sincère et humble avec la verticalité ? La réponse à cette question, plus de cinquante ans après, continue de définir le véritable alpiniste.
Sources et Références
- Desmaison, R. (1971). 342 heures dans les Grandes Jorasses. Éditions Flammarion.
- « Le Manifeste des 19 », publié dans La Montagne et Alpinisme, revue du Club Alpin Français, n°78, 1970.
- Paragot, R. (2005). La Montagne en Fête. Éditions Guérin.
- Gautrat, J.-C. (2012). Alpinisme et Compétition : Une Histoire de Valeurs. Presses Universitaires de Grenoble.