Livanos : Le chef-d’œuvre oublié

Ouvrez n’importe quelle anthologie de la littérature alpine, comme le mythique Premier de Cordée de Frison-Roche, et vous y trouverez toujours la même chose : de la souffrance, du froid, des engelures et des hommes tragiques défiant la mort avec un sérieux professoral. L’alpinisme est souvent raconté comme un chemin de croix, une épreuve psychologique que l’on retrouve dans L’Alpine Divorce ou lors d’une éprouvante ascension du Cervin. Et puis, au milieu des années 1950, un Marseillais à l’accent chantant et à la répartie cinglante a décidé de dynamiter ce mythe. Georges Livanos, dit « Le Grec », n’a pas seulement escaladé les montagnes les plus difficiles d’Europe ; il a écrit le livre le plus drôle, le plus féroce et le plus méconnu de l’histoire de la grimpe : Au-delà de la verticale. L’ALPIN dépoussière les pages ocre d’une véritable bible de l’humour en paroi.

Pour bien comprendre l’impact de ce livre publié en 1958, quelques années seulement après le drame du barrage de Tignes, il faut planter le décor. À cette époque, l’alpinisme de difficulté, marqué par les exploits de Walter Bonatti et ses ascensions impossibles, se divise en deux écoles de pensée qui se vouent une haine tenace.

D’un côté, les « libéristes », qui prônent l’escalade libre (sans s’aider du matériel pour progresser). De l’autre, les as de l’escalade artificielle, qui n’hésitent pas à planter des centaines de pitons d’acier dans la roche pour franchir d’immenses toits lisses. Georges Livanos était le roi incontesté de cette deuxième catégorie.


1. Un Marseillais au sommet

Livanos détonne dans le paysage alpin de l’après-guerre, à l’époque où Charlotte Perriand inventait le ski moderne. Loin du stéréotype du montagnard mutique né dans la neige, à l’image de Gaston Rébuffat, le gentleman des cimes, c’est un enfant des Calanques de Marseille.

L’école du soleil

Il a appris à grimper sur le calcaire blanc, au-dessus des eaux turquoise de la Méditerranée, à deux pas de la traversée du Mercantour. Le soleil, la chaleur et la gouaille marseillaise coulent dans ses veines. Lorsqu’il débarque dans les Alpes ou dans les Dolomites italiennes, ce massif qui surpasse parfois nos sommets français, il amène avec lui sa légèreté apparente. Mais sous ses airs de dilettante, Livanos est un technicien hors norme. Il s’attaque aux parois les plus surplombantes, comme lors d’une ascension des Dolomites, là où la gravité repousse tous les autres.

L'escalade vertigineuse sur les parois jaunes et surplombantes des Dolomites, le terrain de jeu favori de Georges Livanos.

La philosophie du piton

Dans son livre Au-delà de la verticale, Livanos assume totalement son amour pour les pitons. Alors que les puristes hurlent au scandale, l’accusant de « meurtrir » la montagne à coups de marteau, il répond avec des maximes devenues légendaires. La plus célèbre d’entre elles résume toute sa philosophie : « Mieux vaut un piton de plus qu’un Grec de moins ». Il se moque ouvertement des grimpeurs héroïques, à l’instar de René Desmaison, qui préfèrent parfois mourir plutôt que d’utiliser un bout de ferraille. Pour lui, l’escalade est un jeu, pas une mission suicide. Le but est de redescendre vivant pour pouvoir aller boire un pastis.


2. La littérature contre l’ennui

Le livre de Livanos est un ovni littéraire, bien loin des mystères entourant Mallory et l’Everest. Il tranche radicalement avec les récits dramatiques d’expéditions himalayennes qui inondent le marché (comme les carnets effroyables et tragiques de l’expédition de Willy Merkl au Nanga Parbat).

Le rire comme assurance-vie

Livanos écrit comme il grimpe : avec panache et sans aucun filet. Il raconte ses bivouacs suspendus dans le vide, accroché à un clou chancelant, non pas comme des épreuves terrifiantes — contrairement au récit tragique de Maurice Herzog à l’Annapurna — mais comme des scènes de comédie ubuesques. Il décrit ses compagnons de cordée avec une tendresse féroce, raille ses propres peurs, et se moque de l’ego démesuré des grands alpinistes de son temps. Au-delà de la verticale est une suite d’anecdotes désopilantes où l’on découvre que l’on peut avoir une trouille bleue à 500 mètres du sol tout en gardant un humour ravageur.

L’héritage du Grec

Aujourd’hui, alors que l’escalade est devenue un sport olympique ultra-aseptisé, le livre de Georges Livanos (régulièrement réédité par des maisons spécialisées comme les Éditions Paulsen / Guérin) agit comme un formidable antidote au sérieux ambiant.

Il nous rappelle que la montagne, aussi immense et dangereuse soit-elle, n’a jamais exigé de nous que nous perdions notre sens de l’humour, même à une époque où le piolet et le matériel technique vivaient leur première grande révolution. Lire Livanos aujourd’hui, c’est retrouver le goût brut de la roche et s’interroger, comme Lionel Terray, sur pourquoi grimper si ça ne sert à rien, tout en savourant le rire éclatant d’un homme qui tutoyait les anges avec une simple corde de chanvre.