La Traversée des 3 Religions : Des Alpes-Maritimes aux Alpes de Haute-Provence, le trek qui relie chapelles, temples et synagogues cachées
Il y a des sentiers qui ne figurent sur aucune carte, des itinéraires qui se dessinent moins à l’encre qu’à la mémoire. Dans les replis secrets des Alpes du Sud, une région où le secours en montagne est un enjeu majeur, là où le Mercantour cède le pas aux montagnes de l’Ubaye, se cache un pèlerinage silencieux : la Traversée des 3 Religions. Plus qu’une simple randonnée, à l’image d’une Traversée du Mercantour, c’est une immersion dans une géographie de l’âme, une marche sur les traces de communautés persécutées qui, tour à tour, trouvèrent dans l’âpreté de la roche un sanctuaire. Un cheminement qui relie l’invisible au visible, le murmure des prières au silence ouaté des cimes.
Au-delà de la topographie : une géographie de la spiritualité
Oubliez les GR balisés et les autoroutes pédestres. Cet itinéraire est une construction de l’esprit, une proposition qui invite à lire le paysage autrement. Il s’étend sur un territoire de fractures et de passages, entre les vallées de la Tinée, du Var, de l’Ubaye et les contreforts du Verdon. Une terre rude, verticale, qui fut longtemps un cul-de-sac pour les empires mais une porte de salut pour les exilés. Pour comprendre cette traversée, il faut d’abord accepter que le patrimoine le plus précieux n’est pas toujours bâti. Il est parfois dans l’empreinte d’une peur, dans la persistance d’un toponyme, dans l’orientation d’une ruine que seul un œil averti peut déceler. C’est un voyage qui exige du marcheur une forme d’humilité tellurique, une capacité à écouter le récit que portent le vent dans les mélèzes, loin de la quête de performance liée à l’invention de la difficulté, et le crissement des pas sur le schiste.
La montagne, ici, n’est pas un décor, mais un acteur. Elle est le refuge qui dissimule, la forteresse qui protège, mais aussi la prison qui isole. Chaque col devient une épreuve de foi, chaque bergerie abandonnée un possible lieu de culte clandestin. Nous marchons sur un palimpseste historique où les chemins de transhumance se superposent aux routes de l’exil. Le patrimoine spirituel n’est pas concentré dans des édifices grandioses, mais diffus, atomisé dans le paysage. Un simple oratoire au croisement de deux sentiers muletiers, une étoile de David discrètement gravée sur le linteau d’une grange, une combe nommée « Le Prêche »… Autant d’indices d’une coexistence complexe, faite de tolérance tacite et de méfiance séculaire. Cette quête nous oblige à changer de focale, à préférer la suggestion à l’évidence, le fragment à la fresque.
Sur les traces des Vaudois : la foi clandestine des hautes vallées
Bien avant la Réforme de Luther et Calvin, une dissidence chrétienne prospérait déjà dans les Alpes. Les Vaudois, disciples de Pierre Valdo, prônaient un retour à la pauvreté apostolique et une lecture directe des Écritures, ce qui leur valut d’être déclarés hérétiques par l’Église catholique dès le XIIe siècle. Pourchassés, persécutés, ils trouvèrent dans les vallées les plus reculées du Piémont, du Queyras et de l’Ubaye un refuge précaire. Leur foi était nomade, leurs temples étaient des granges, des clairières isolées, des grottes. Marcher sur leurs pas, c’est chercher les traces d’une résistance spirituelle et physique hors du commun. C’est imaginer ces assemblées nocturnes, éclairées à la simple lueur d’une lampe à huile, où les « barbes », leurs prédicateurs itinérants, transmettaient la parole d’une vallée à l’autre.
Leur souvenir imprègne les lieux. Des villages comme Saint-Véran, longtemps considérés comme des nids d’hérétiques, portent encore les stigmates de cette histoire. L’architecture même, avec ses fustes aux balcons de bois où séchaient les récoltes, raconte une économie de subsistance qui laissait peu de place au superflu. L’itinéraire vaudois nous mène sur des cols élevés, comme le Col de Mary ou le Col de Longet, qui n’étaient pas des obstacles mais des liens vitaux avec leurs frères du Piémont. C’est une marche exigeante, qui suit la logique de la clandestinité. On y apprend à lire les versants, à privilégier l’adret pour sa chaleur et l’ubac pour sa discrétion. Le patrimoine vaudois est immatériel : c’est l’endurance d’un peuple, sa connaissance intime du milieu, sa capacité à faire d’un environnement hostile un allié. Pour en savoir plus sur cette histoire fascinante, le Musée Protestant offre des ressources documentaires précieuses sur leurs migrations et leur foi.
Les murmures de la synagogue : l’héritage secret des Juifs du Comtat
Plus au sud, en lisière de notre parcours, s’étendait le Comtat Venaissin. Terre papale jusqu’à la Révolution, elle offrit pendant des siècles une protection relative aux communautés juives, les « Juifs du Pape ». Cantonnés dans des quartiers spécifiques, les *carrières*, ils y développèrent une culture et des rites uniques. Cependant, cette protection n’était pas sans contraintes et, face aux pressions économiques ou aux vagues d’intolérance, certains cherchèrent refuge ou opportunités commerciales dans les montagnes voisines. Leur présence dans les Alpes de Haute-Provence est plus subtile, plus difficile à pister que celle des Vaudois. Elle relève moins de l’implantation communautaire que du passage, du négoce, du colportage.
Du colportage à l’exil : une présence en filigrane
Suivre leurs traces, c’est remonter le fil des anciennes routes commerciales qui reliaient la Provence à l’Italie via les cols de Larche ou de la Bonette. C’est imaginer ces marchands, avec leurs mules chargées de tissus et d’épices, faisant halte dans des bourgs comme Barcelonnette ou Seyne-les-Alpes. Les preuves archéologiques sont quasi inexistantes, car leur culte était domestique, privé. Le judaïsme montagnard, s’il a existé, fut celui de la discrétion absolue. Le véritable héritage se trouve peut-être dans les archives notariales, qui mentionnent des transactions, ou dans la mémoire orale qui a parfois conservé le souvenir d’un « médecin juif » ou d’un prêteur. La randonnée devient alors une enquête, une quête d’indices ténus. On scrute les linteaux de portes à la recherche d’une mezouzah effacée, on s’attarde sur les places de marché en songeant aux échanges d’hier. C’est un dialogue avec le silence de l’histoire.
La présence juive s’intensifia tragiquement durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les vallées alpines, notamment la Tinée et la Vésubie, devinrent une filière d’évasion vers l’Italie. Des villages comme Saint-Martin-Vésubie se transformèrent en refuges temporaires pour des milliers de Juifs fuyant la zone occupée. Leur traversée dramatique des cols vers le Piémont, en septembre 1943, constitue un des épisodes les plus poignants de cette période. Notre itinéraire croise forcément ces chemins de la peur et de l’espoir, conférant à la beauté des paysages une profondeur tragique et solennelle.
Le christianisme des cimes : entre sanctuaires et oratoires
La troisième strate de notre parcours est la plus visible, celle du christianisme majoritaire. Mais il ne s’agit pas ici du catholicisme des cathédrales et des plaines. La foi, en montagne, s’adapte à la pente, au climat, à l’isolement. Elle se manifeste par un maillage dense de chapelles, de croix de mission et d’oratoires, qui sont autant de balises spirituelles dans le quotidien des montagnards. Ces constructions modestes, souvent érigées suite à un vœu ou pour protéger les troupeaux et les voyageurs, racontent une piété pragmatique, ancrée dans le réel. Chaque chapelle a sa fonction : Saint-Roch protège de la peste, Saint-Antoine veille sur le bétail, Notre-Dame-des-Neiges est invoquée contre les hivers trop rudes.
L’un des plus beaux exemples est le sanctuaire de la Madone de Fenestre, niché à 1900 mètres d’altitude au cœur du Parc National du Mercantour. Lieu de pèlerinage millénaire, son emplacement même, au pied des plus hauts sommets du massif, dit tout de la relation entre l’homme et le divin dans cet univers vertical. La randonnée vers ces sanctuaires d’altitude est une ascèse en soi. La fatigue de la montée, le souffle court, l’arrivée dans ce havre de paix minéral… tout concourt à une expérience qui dépasse le simple effort sportif. Ces lieux invitent à la contemplation, au repos, et témoignent de la nécessité pour l’homme de sacraliser un environnement qui le dépasse. Intégrer ces haltes chrétiennes à la traversée, c’est comprendre le contexte dans lequel les autres fois ont dû se faire discrètes, c’est saisir le dialogue, parfois silencieux, parfois conflictuel, entre la norme et la marge.
Composer son itinéraire pour la Traversée des 3 Religions
Comment, concrètement, aborder cette Traversée des 3 Religions ? Il n’existe pas un seul et unique tracé. C’est au randonneur de le composer, en reliant les points d’intérêt historique et spirituel au gré de sa sensibilité et de ses capacités. On pourrait imaginer un départ symbolique de la vallée de la Vésubie, chargée de l’histoire du passage des Juifs en 1943, pour remonter vers le nord via le col de la Bonette, l’une des plus hautes routes d’Europe. De là, basculer dans la vallée de l’Ubaye, terre d’accueil des Vaudois, en explorant ses vallons secrets. Le parcours serait jalonné de nuits en refuge ou en gîte, moments propices à la lecture et à la méditation sur l’histoire des lieux.
La difficulté n’est pas tant technique que conceptuelle. L’effort physique devient le support d’une réflexion plus profonde. Le poids du sac à dos nous rappelle l’essentiel, le galbe du piolet la précision nécessaire pour progresser en terrain difficile. Chaque bivouac sous un ciel étoilé, loin de la pollution lumineuse, devient une invitation à penser à ces veillées clandestines d’autrefois. Il s’agit d’une itinérance lente, qui prend le temps de l’observation. Un équipement de randonnée classique est suffisant pour les périodes estivales, mais l’outil le plus important n’est pas matériel : c’est une bonne connaissance historique, acquise en amont grâce à des lectures. Des organismes comme la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) proposent des cartes et des informations sur les refuges qui peuvent servir de base logistique à ce périple hors-normes.
Cette traversée est finalement une quête de sens. Dans un monde où la montagne est souvent réduite à un terrain de jeu ou à une performance, elle propose de renouer avec sa dimension sacrée, universelle. Elle nous enseigne que ces versants, ces crêtes et ces vallées ont été, pour des hommes et des femmes de confessions différentes, un même et unique refuge, un espace où la liberté se conquérait à chaque pas. Une leçon d’humanité gravée dans le roc.
Sources et Références
- Mireille Provansal, Les Alpes du Sud, des montagnes et des hommes : Histoire et mémoire, Éditions de l’Université de Provence, 2018.
- Gabriel Audisio, Les Vaudois du Luberon : une minorité en Provence (1460-1560), Association d’études vaudoises et historiques du Luberon, 1984.
- Danièle Iancu-Agou, L’expulsion des Juifs de Provence et de l’Europe méditerranéenne, Collection de la Revue des Études Juives, Peeters Publishers, 2005.