La Conquête du Siula Grande, 1936 : L’expédition austro-allemande oubliée, 50 ans avant Joe Simpson
Il y a des montagnes dont le nom est indissociable d’un seul récit, d’un drame si puissant qu’il en éclipse toute autre histoire. Le Siula Grande, dans la Cordillère Huayhuash, est de celles-là, à jamais lié à l’épopée de survie de Joe Simpson et Simon Yates en 1985. Pourtant, un demi-siècle avant cet épisode qui a marqué l’imaginaire collectif, une autre cordée a gravé son nom sur cette cime redoutable. L’histoire de la première ascension du Siula Grande 1936 est celle d’un exploit pionnier, d’un triomphe austro-allemand tombé dans les limbes de la mémoire alpine, une page fondatrice pourtant arrachée du grand livre de la conquête.
La Cordillère Huayhuash en 1936 : une terre d’incertitudes
Au milieu des années 1930, la Cordillère Huayhuash au Pérou n’est pas la destination balisée qu’elle est devenue pour les trekkeurs du monde entier. C’est une terra incognita pour l’alpinisme international, un bastion de glace et de granit dont les sommets acérés et les glaciers tourmentés défient l’imagination. Contrairement aux Alpes déjà largement explorées ou même à l’Himalaya qui commence à attirer les grandes expéditions nationales, les Andes péruviennes conservent une aura de mystère. Les cartes sont imprécises, les approches longues et éprouvantes, et la logistique, une aventure en soi. S’aventurer ici, c’est accepter une part d’inconnu radical, un engagement total où l’isolement est absolu. Il n’y a ni secours organisé, ni bulletin météo fiable, bien loin des budgets colossaux alloués aujourd’hui à la sécurisation des domaines skiables, seulement l’intuition des hommes et la robustesse de leur matériel, souvent rudimentaire au regard de nos standards actuels.
Dans ce contexte, les expéditions germaniques et autrichiennes jouent un rôle prépondérant. Portées par une culture alpine profondément enracinée et une soif d’exploration, elles organisent des campagnes d’envergure dans les massifs lointains. Ces entreprises sont souvent méticuleusement préparées, mêlant expertise scientifique et ambition sportive. Pour les alpinistes de cette génération, comme les membres de l’expédition du Club Alpin Austro-Allemand (DuÖAV) qui se tourne vers le Huayhuash, atteindre un sommet vierge de plus de 6000 mètres est bien plus qu’une performance ; c’est un acte de découverte, une manière de repousser les frontières du monde connu. Le Siula Grande, avec ses 6 344 mètres et ses faces intimidantes, représente alors l’un des plus beaux problèmes à résoudre, une citadelle inviolée au cœur d’une chaîne de montagnes sauvage.
Arnold Awerzger et Erwin Schneider : la cordée de l’ombre
Loin des figures médiatiques qui marqueront l’après-guerre, Arnold Awerzger et Erwin Schneider sont des alpinistes de l’élite germanophone, discrets mais redoutablement efficaces. Schneider n’est pas un inconnu ; il a déjà participé à de grandes expéditions en Asie, notamment au Nanga Parbat et au Kangchenjunga. C’est un homme d’expérience, un cartographe de talent doublé d’un grimpeur solide, habitué aux conditions extrêmes de la très haute altitude. Awerzger, quant à lui, est un guide autrichien accompli, doté d’une technique irréprochable et d’une endurance hors du commun. Leur cordée est l’incarnation de la fameuse *Seilschaft* germanique : une unité de confiance absolue, où la complicité technique et la force mentale priment sur l’exploit individuel. Ils ne cherchent pas la gloire tapageuse, mais la pureté de l’ascension.
Leur approche de la montagne est méthodique. Ils passent des semaines à s’acclimater, à explorer les vallées environnantes, à scruter les faces du Siula Grande pour déceler une ligne de faiblesse. Le choix de l’itinéraire est une décision cruciale qui conditionnera toute l’ascension. Ils jettent leur dévolu sur le versant nord, une immense pente de glace et de neige complexe, défendue par des barrières de séracs et une rimaye qui s’annonce redoutable. Leur matériel est simple : des piolets en bois à longue hampe (bien avant les innovations de Hamish MacInnes), des crampons dix pointes et des cordes en chanvre naturel. Chaque gramme est compté, chaque mouvement doit être précis. Ils ne disposent pas des broches à glace modernes ou des vêtements techniques que nous connaissons. Leur protection contre le froid et les éléments repose sur la laine et le coton ciré, et leur assurage, sur une technique de taille de marches et une vigilance de tous les instants. C’est dans cet état d’esprit, celui d’un engagement quasi mystique, qu’ils se lancent à l’assaut de l’inconnu.
Analyse de la première ascension du Siula Grande 1936
L’ascension du Siula Grande 1936 par la voie nord constitue, pour l’époque, un exploit technique de premier ordre. Le récit, bien que parcellaire, permet de reconstituer les défis majeurs auxquels Awerzger et Schneider ont dû faire face. La progression sur ce versant n’est pas une simple marche dans la neige ; c’est un travail constant de lecture du terrain, une négociation permanente avec un environnement hostile. La cordée réversible avance à un rythme lent mais régulier, une danse millimétrée dictée par le galbe du piolet et le crissement des crampons.
Le franchissement de la rimaye et la menace des séracs
La première difficulté majeure est sans doute la rimaye, cette crevasse béante qui sépare le glacier de la paroi elle-même. La franchir demande de l’audace et une science de la glace consommée. Il faut trouver le pont de neige le plus solide, souvent fragile, ou s’engager dans une escalade verticale sur une lèvre de glace vive. Au-delà, la menace change de nature : elle vient d’en haut. La face nord est surplombée par des séracs, des tours de glace instables qui peuvent s’effondrer à tout moment sans prévenir. Progresser sous leur menace requiert un sang-froid exceptionnel et une capacité à se mouvoir rapidement dans les zones les plus exposées. Chaque pause est calculée, chaque emplacement de bivouac doit être choisi avec un soin extrême pour se mettre à l’abri, autant que possible, de ces chutes de glace objectives. Pour en savoir plus sur l’évolution des techniques de sécurité en alpinisme, le site de l’Union Internationale des Associations d’Alpinisme (UIAA) offre des ressources historiques précieuses.
L’altitude et l’ascèse de la verticalité
Au-dessus de 6000 mètres, l’ennemi devient invisible : c’est le manque d’oxygène. Chaque pas est un effort, le souffle est court, et le froid mordant s’infiltre dans les moindres interstices des équipements. L’ascension se transforme en une ascèse volontaire, un combat intérieur contre la fatigue et le doute. La communication se réduit à l’essentiel, le lien de la corde devenant le principal dialogue entre les deux hommes. Ils atteignent le sommet le 28 juillet 1936, dans une solitude absolue. Il n’y a pas de photos satellites pour confirmer leur exploit, pas de radio pour annoncer leur succès. Seul le témoignage de leur retour dans la vallée attestera de leur réussite. Leur descente, par le même itinéraire, est tout aussi périlleuse, exigeant une concentration intacte malgré l’épuisement. Ils ont ouvert une voie majeure, prouvant que ce géant était accessible, mais la montagne gardera leur secret pendant de longues années.
Les raisons d’une amnésie historique
Comment un exploit de cette envergure a-t-il pu être si profondément oublié par la communauté alpine internationale ? Plusieurs facteurs se conjuguent pour expliquer cette occultation. Le premier est d’ordre géopolitique. La fin des années 1930 voit la montée des tensions en Europe. Les nuages de la Seconde Guerre mondiale s’amoncellent, et l’attention du monde se détourne des explorations lointaines. Les publications alpines, notamment dans le monde anglophone, se font plus rares et se concentrent sur les exploits nationaux. L’exploit d’Awerzger et Schneider, publié dans les annuaires des clubs alpins germanophones, reste confiné à une sphère linguistique restreinte.
Le second facteur est narratif. L’ascension de 1936 est un succès, une démonstration de maîtrise technique sans drame apparent. Or, l’histoire de l’alpinisme, pour le grand public, se nourrit souvent de tragédies, de sauvetages héroïques et de récits de survie. L’histoire de Joe Simpson et Simon Yates, avec sa fracture, sa corde coupée et son retour rampant quasi miraculeux, est un scénario d’une puissance dramatique incomparable. Porté par le livre best-seller *La Mort Suspendue* puis par un film acclamé, ce récit a capturé l’imagination mondiale, s’imposant comme « l’histoire » du Siula Grande. Il n’a pas seulement raconté une ascension, il a forgé un mythe, reléguant involontairement la première ascension, pourtant fondatrice, au rang de simple note de bas de page pour spécialistes. Des organisations comme la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) travaillent aujourd’hui à préserver cette mémoire alpine dans sa complétude.
Réhabiliter l’héritage : le Siula Grande et ses deux histoires
Rendre hommage à l’expédition de 1936 ne consiste pas à diminuer l’incroyable épopée de 1985. Il s’agit plutôt de restituer à la montagne sa chronologie et sa complexité. Les deux récits, loin de s’opposer, s’enrichissent mutuellement. Celui de 1936 nous parle de l’âge d’or de l’exploration, de l’audace des pionniers et de la pureté d’un alpinisme d’engagement total. Il nous rappelle qu’avant le drame, il y eut le triomphe, et que la voie vers le sommet fut d’abord ouverte par la maîtrise silencieuse de deux hommes exceptionnels. L’équipement a radicalement changé, comme on peut le voir en consultant les archives de marques historiques comme Petzl, mais l’esprit d’engagement demeure.
Le Siula Grande possède donc deux visages. Le premier est celui, terrible et fascinant, de la survie, un témoignage de la résilience humaine face à une nature implacable. Le second, plus lointain et discret, est celui de la découverte, une histoire de compétence et de vision qui a permis d’inscrire pour la première fois le nom de l’Homme au sommet de cette forteresse des Andes. En se souvenant d’Arnold Awerzger et d’Erwin Schneider, nous ne faisons pas que corriger un oubli historique. Nous redonnons à la montagne toute son épaisseur, tout son héritage, et nous célébrons l’alpinisme dans toutes ses dimensions : non seulement comme une arène de drames, mais aussi comme un champ d’exploration et de maîtrise silencieuse.
Sources et Références
- J.A.V. G., « Climbs in the High Andes », The Alpine Journal, Vol. 49, 1937.
- Schneider, Erwin, « The German-Austrian Expedition to the Cordillera Huayhuash, 1936 », Himalayan Journal, Vol. 10, 1938.
- Ficker, H. von, « Die Kordillere von Huayhuash », Zeitschrift des Deutschen und Österreichischen Alpenvereins, 1937.