Alpamayo 1957 : La quête obsessionnelle du ‘plus beau sommet du monde’
Il est des montagnes qui ne sont pas seulement des défis techniques, mais des obsessions esthétiques, à l’instar de la traversée du Cervin. L’Alpamayo, dans la Cordillère Blanche péruvienne, est de celles-là. Son trapèze de glace presque parfait, ses cannelures d’une pureté surnaturelle en ont fait une icône avant même d’être gravie. Cet article retrace la tumultueuse histoire de la première ascension Alpamayo en 1957, une aventure où la quête de la beauté s’est heurtée à l’âpreté de la haute altitude et aux ambiguïtés de la géographie, laissant derrière elle une controverse qui a nourri le mythe.
La Montagne Parfaite, un Aimant à Convoitises
Au cœur des années 1950, l’alpinisme mondial vit un âge d’or. Les grands sommets himalayens sont conquis les uns après les autres, et le regard des explorateurs se tourne vers d’autres terrains de jeu, d’autres défis. Les Andes, et plus particulièrement la Cordillère Blanche au Pérou, deviennent le théâtre de nouvelles ambitions. Dans ce massif d’une densité glaciaire unique, une cime se distingue : l’Alpamayo. Culminant à 5 947 mètres, son altitude n’est pas extrême pour la région, mais sa face sud-ouest, révélée par une photographie du géographe et alpiniste allemand Erwin Schneider, hypnotise le monde de la montagne. C’est une sculpture, une forme géométrique si pure qu’elle semble irréelle, une invitation glacée lancée à la face des hommes.
Ce n’est plus seulement la performance qui est recherchée, mais l’esthétique de la ligne, une vision partagée par Guido Rey qui a fait du Cervin une œuvre d’art. Gravir l’Alpamayo, c’est conquérir une idée, celle du « plus beau sommet du monde », un titre non officiel mais unanimement partagé qui agit comme un puissant catalyseur. La montagne devient un objet de désir, une toile vierge sur laquelle les plus grandes cordées européennes rêvent d’inscrire leur nom. L’après-guerre a soif de symboles, de récits épiques et de beauté pure. L’Alpamayo offre tout cela, emballé dans le défi technique d’une face de glace vertigineuse et l’isolement d’une vallée lointaine. La course est lancée, silencieuse mais intense, pour être les premiers à laisser une trace sur cette perfection minérale.
Le Théâtre des Opérations : La Cordillère Blanche
Pour comprendre l’exploit de 1957, il faut se défaire de l’imaginaire alpin. La Cordillère Blanche n’est pas Chamonix. C’est un monde différent, plus vaste, plus sauvage, où l’approche elle-même est une expédition. Au départ de la ville de Huaraz, encore marquée par les traditions Quechua, les équipes doivent organiser une logistique complexe, faisant appel à des porteurs et des mules pour acheminer des tonnes de matériel jusqu’aux contreforts de la montagne. Le camp de base, établi dans la Quebrada Santa Cruz, n’est pas un refuge confortable mais une implantation précaire dans un univers d’une beauté brute, sous le regard des géants voisins que sont le Quitaraju ou l’Artesonraju.
L’altitude est un adversaire constant. Le camp de base se situe souvent au-delà de 4 000 mètres, et le corps doit s’acclimater lentement à la raréfaction de l’oxygène. Le climat andin ajoute sa propre complexité : des conditions stables peuvent se muer en tempêtes violentes en quelques heures. La glace elle-même est différente de celle des Alpes. Souvent plus fragile, poudreuse, elle demande des techniques d’assurage et de progression spécifiques. C’est dans ce contexte d’isolement et d’engagement total que plusieurs expéditions se préparent à affronter l’Alpamayo au cours des années 50, chacune avec ses espoirs et sa stratégie. Le terrain de jeu est grandiose, mais il ne pardonne aucune erreur d’appréciation.
L’Expédition Allemande de 1957 : Une Méthode et une Détermination
Si plusieurs nations lorgnent sur l’Alpamayo, c’est une expédition allemande du Deutscher Alpenverein (DAV), menée par Günter Hauser, qui va marquer l’histoire. L’équipe, composée de Bernhard Huhn, Frieder Knauss et Horst Wiedmann, n’est pas là pour une simple reconnaissance. Ils arrivent avec une préparation méticuleuse et une connaissance approfondie du massif, héritage de précédentes expéditions germaniques. Leur approche est systématique : étude des différentes faces, établissement de camps d’altitude successifs pour favoriser l’acclimatation et sécuriser la progression. Ils ne sous-estiment ni la montagne, ni les conditions.
Leur choix se porte non pas sur la fameuse face sud-ouest, jugée trop directe et exposée, mais sur l’arête nord, une voie plus logique et relativement plus sûre pour une première. Cette décision stratégique révèle une maturité d’alpinistes qui ne cherchent pas l’exploit à tout prix, mais la réussite par l’intelligence de l’itinéraire. L’ascension est une affaire de patience et d’endurance. Ils doivent franchir une rimaye souvent béante, puis remonter de longues pentes de neige et de glace, un engagement technique similaire à notre guide sur la randonnée glaciaire, où chaque coup de piolet doit être précis. La progression est lente, le souffle court dans l’air vif et métallique des presque 6 000 mètres. Ils ne dialoguent pas avec la paroi, ils la décortiquent, la lisent, et imposent leur rythme avec une discipline de fer.
La Première Ascension Alpamayo : L’Assaut Final et la Controverse
Le 20 juin 1957, après des jours d’efforts et de préparation, l’équipe allemande lance l’assaut final depuis son dernier camp d’altitude. La météo est de leur côté, offrant cette fenêtre de ciel bleu intense propre aux Andes. La progression sur l’arête sommitale est aérienne, spectaculaire. Le vide se creuse de part et d’autre, le monde minéral de la Cordillère Blanche s’étale à leurs pieds. Le crissement des crampons sur la neige dure est le seul son qui trouble le silence ouaté des hauteurs. C’est un moment de concentration extrême, une ascèse volontaire où chaque geste est vital.
Enfin, ils atteignent une cime. L’euphorie est immense. Ils sont les premiers hommes au sommet de l’Alpamayo. Ils prennent les photographies qui attesteront de leur succès avant d’entamer la descente, toujours plus périlleuse que la montée. De retour en Europe, leur exploit est salué comme une nouvelle grande page de l’alpinisme. Cependant, un doute commence à naître. En examinant les clichés et en les comparant aux cartes, certains observateurs, notamment des alpinistes français, suggèrent que les Allemands auraient en réalité gravi le sommet nord, légèrement moins élevé, et non la cime principale, le sommet sud. La topographie complexe de l’arête sommitale, avec ses différents points hauts, rend l’identification difficile.
La controverse enfle. S’agit-il d’une erreur de bonne foi, causée par la fatigue et les conditions difficiles, ou d’une méprise géographique, comme celle entourant la Face Sud du Lhotse en 1990 ? La polémique ne remet pas en cause l’exploit technique et l’engagement de la cordée, mais elle entache la pureté de la « première ». Ce débat illustre parfaitement la rigueur, parfois cruelle, de l’histoire de l’alpinisme, où atteindre le sommet ne suffit pas : il faut atteindre le *bon* sommet, le point culminant exact. Cette ambiguïté ajoutera une couche de complexité au mythe de l’Alpamayo, la montagne parfaite au sommet insaisissable.
L’Héritage d’une Conquête Disputée
La controverse de 1957 ne diminuera en rien l’attrait de l’Alpamayo. Au contraire, elle le renforcera. La montagne gardait une part de son mystère. Il faudra attendre des années et de nouvelles ascensions pour clarifier définitivement la topographie des lieux. C’est finalement une expédition italienne menée par Casimiro Ferrari qui, en 1975, réalisera la première ascension incontestée de la fameuse face sud-ouest, ouvrant une voie qui porte aujourd’hui leur nom et qui est devenue la classique mondiale, une référence absolue en matière d’escalade glaciaire esthétique. Leur réussite confirmera que le sommet sud est bien le point culminant.
Aujourd’hui, l’ascension allemande de 1957 est considérée comme la première du sommet nord. Elle reste un exploit majeur pour l’époque, une démonstration de force et de stratégie. L’histoire de la première ascension Alpamayo est un rappel puissant que l’alpinisme est plus qu’un sport. C’est une quête où se mêlent l’ambition, la beauté, l’erreur humaine et une quête de vérité géographique. Elle nous enseigne l’humilité face à la complexité de la montagne, qui ne se laisse pas toujours étiqueter facilement. L’Alpamayo, avec son histoire tourmentée, incarne cette dualité : une perfection visuelle qui cache une réalité topographique complexe, un rêve d’alpiniste qui demande une rigueur d’explorateur. La montagne a peut-être perdu son inviolabilité en 1957, mais elle a gagné en épaisseur, en humanité, devenant le miroir des passions de ceux qui osent la défier.
Sources et Références
- Hauser, G. (1958). Le plus beau sommet du monde : L’Alpamayo. Arthaud.
- The American Alpine Journal (AAJ), Volume 11, Issue 1, 1958. Compte-rendu de l’expédition allemande.
- Ricker, J. F. (1977). Yuraq Janka: A Guide to the Peruvian Andes. The Alpine Club of Canada.
- Site officiel de la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) pour les archives sur les grandes courses historiques.
- Archives du UIAA (Union Internationale des Associations d’Alpinisme) sur la chronologie des ascensions majeures.