Chaussure d'alpinisme équipée de crampons à pointes

Marcher en canard : quand (et comment) utiliser cette technique en pente raide

Sur la première pente de neige dure de la saison, les crampons crissent bizarrement, les chevilles tirent, et la tentation est grande de monter tout droit en plantant les pointes avant, comme on l’a vu faire dans une vidéo d’alpinisme technique. C’est pourtant souvent la mauvaise option. Sur un grand nombre de pentes de neige ou de névé, la marche en canard, pieds écartés vers l’extérieur et crampons posés bien à plat, reste la technique la plus économique et la plus sûre. Voici pourquoi ce geste, qui paraît un peu ridicule vu de l’extérieur, est en réalité un des fondamentaux les mieux pensés de la progression sur neige.

Une technique héritée d’une révolution de l’équipement

La marche en canard, aussi appelée technique du pied à plat, doit son existence à une évolution technique précise datée de 1908. C’est cette année-là que l’alpiniste et ingénieur britannique Oscar Eckenstein, en collaboration avec le forgeron italien Henry Grivel, met au point le crampon à dix pointes, une avancée qui rend possible une nouvelle façon de progresser sur la neige dure et la glace sans tailler de marches au piolet, méthode jusque-là dominante et terriblement chronophage.

Avec ce nouvel outil, Eckenstein développe simultanément une méthode de marche, où toutes les pointes du crampon mordent la neige en même temps grâce à un appui du pied bien à plat, méthode qui deviendra plus tard connue sous le nom de technique française, par opposition à la technique dite allemande ou américaine qui privilégie l’attaque frontale à la pointe. Ce n’est qu’en 1929 que Laurent Grivel, fils du forgeron associé à Eckenstein, ajoute deux pointes avant supplémentaires au crampon, portant le total à douze pointes et ouvrant la voie à l’autre grande technique de progression sur pente raide, celle de l’attaque frontale.

Détail d'un crampon d'alpinisme à pointes horizontales et pointes avant
Détail d’un crampon moderne à douze pointes, héritier direct de l’invention d’Oscar Eckenstein en 1908 puis de l’ajout des pointes avant par Laurent Grivel en 1929. Crédit : Dbaisley — Wikimedia Commons (domaine public).

Le principe du pied à plat

Le principe de base tient en une règle simple à énoncer, plus délicate à appliquer sous la fatigue : poser l’intégralité de la semelle du crampon au sol, de manière à ce que toutes les pointes horizontales mordent simultanément la neige ou la glace. Cette répartition de l’appui sur une large surface réduit considérablement la pression exercée sur chaque pointe individuelle, ce qui limite la fatigue musculaire par rapport à une progression exclusivement sur les pointes avant, et procure une adhérence plus stable sur une neige de consistance moyenne.

Sur une pente franchement raide, garder le pied entièrement à plat obligerait la cheville à se plier dans un angle extrême, difficilement tenable au-delà de quelques dizaines de mètres. C’est là qu’intervient la marche en canard : en tournant les pointes des pieds vers l’extérieur, dans une posture qui rappelle effectivement la démarche d’un palmipède, on réduit l’angle de flexion nécessaire au niveau de la cheville tout en conservant un appui plat du crampon sur la pente.

Pourquoi la position en canard fonctionne

La biomécanique derrière ce geste est en réalité assez élégante. En orientant les pieds vers l’extérieur plutôt que de les garder parallèles face à la pente, on transforme un mouvement de flexion pure de la cheville, rapidement limité par l’anatomie, en une combinaison de flexion et de rotation qui exploite une bien plus grande amplitude articulaire. Plus la pente se redresse, plus l’angle d’ouverture des pieds doit s’accentuer pour maintenir cet appui à plat, jusqu’à ce qu’un certain seuil rende la position intenable.

Le rôle des chevilles et des genoux

Cette technique sollicite fortement les chevilles, mais aussi les genoux, qui doivent légèrement fléchir vers l’intérieur pour accompagner la rotation des pieds sans provoquer de torsion excessive sur l’articulation. Les alpinistes peu habitués ressentent souvent une fatigue inhabituelle dans les mollets et les adducteurs après une longue montée en canard, un signe que la technique n’était pas encore parfaitement automatisée plutôt qu’un défaut du geste lui-même. Avec la pratique, cette sollicitation musculaire particulière devient nettement moins pénible, à mesure que les muscles stabilisateurs se renforcent.

Crampon d'alpinisme à fixation par sangles
Un crampon à fixation par sangles : un bon réglage de la fixation conditionne directement le confort de la marche en canard sur une longue montée. Crédit : Clayoquot — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

Quand basculer vers la pointe avant

La marche en canard trouve sa limite sur les pentes les plus raides, généralement au-delà de 45 à 50 degrés selon la qualité de la neige et l’expérience du grimpeur, où l’angle d’ouverture des pieds nécessaire pour garder un appui plat devient physiquement intenable ou biomécaniquement trop coûteux. C’est à ce moment que la technique de l’attaque frontale, où seules les pointes avant du crampon mordent la pente, prend le relais, avec les pieds redressés face à la pente plutôt qu’ouverts sur les côtés.

En pratique, beaucoup de progressions sur pente raide alternent entre les deux techniques selon la déclivité rencontrée, parfois combinées avec une variante mixte où un pied reste à plat en canard pendant que l’autre attaque en pointe avant, une posture asymétrique parfois appelée pied en canard, pied en pointe, utile sur les passages de transition où la pente change progressivement d’inclinaison.

Le rôle du piolet pendant la marche en canard

Le piolet accompagne naturellement la marche en canard en position dite canne, tenu par la tête avec la pointe dirigée vers le bas, planté devant soi à chaque pas ou tous les deux pas selon le rythme de progression. Cette prise offre un troisième point d’appui qui stabilise l’équilibre latéral, particulièrement précieux au moment où les pieds sont tournés vers l’extérieur et où l’équilibre naturel du corps est légèrement compromis par cette posture asymétrique.

Sur une pente qui se redresse progressivement, le passage de la position canne à une prise plus offensive du piolet, en position dague ou en piolet-ancre selon la raideur, accompagne logiquement le passage de la marche en canard vers l’attaque frontale des crampons. Ces deux évolutions techniques, celle des pieds et celle du piolet, sont pensées pour progresser ensemble plutôt qu’indépendamment l’une de l’autre. Bien affûter ses crampons et son piolet avant la sortie conditionne d’ailleurs directement l’efficacité de ces deux techniques combinées.

S’entraîner : de la pente école à la pente engagée

Comme pour la conversion en ski de randonnée, la marche en canard gagne à s’apprendre sur un terrain d’école peu exposé, une pente de neige modérée où une chute éventuelle n’a aucune conséquence sérieuse, avant de se confronter à un terrain plus engagé où la moindre glissade devient problématique. De nombreux stages encadrés par l’ENSA ou des guides indépendants consacrent une séance entière à ce seul apprentissage, avec des allers-retours répétés sur une même pente pour automatiser la posture avant de passer à un terrain plus exigeant.

Un exercice fréquemment utilisé en formation consiste à faire progresser les stagiaires sur une pente à inclinaison progressive, du bas vers le haut, en leur demandant de sentir eux-mêmes le moment où la marche en canard devient inconfortable et où basculer vers l’attaque frontale s’impose naturellement. Cette sensation, une fois intégrée, devient un réflexe qui ne demande plus de réflexion consciente, un peu comme changer de vitesse en voiture sans y penser.

Il existe aussi une variante régionale de vocabulaire qui sème parfois la confusion : certains guides parlent de « marche en canard » uniquement pour la montée, et réservent le terme de « pas croisé » ou de « pas chassé » pour la traversée en biais d’une pente, où un seul pied reste orienté vers l’extérieur pendant que l’autre garde une trajectoire plus parallèle à la ligne de plus grande pente. Cette distinction, plus fine, devient utile sur un itinéraire qui alterne montée directe et traversées obliques, un cas de figure fréquent sur les voies normales de nombreux sommets alpins où la pente ne se présente jamais de façon parfaitement uniforme du bas jusqu’au sommet.

L’équipement joue également un rôle non négligeable dans le confort de cette technique. Une chaussure d’alpinisme trop rigide en flexion latérale complique la rotation des pieds nécessaire à la marche en canard, alors qu’une chaussure offrant une meilleure liberté de mouvement à la cheville, sans sacrifier le maintien général, facilite nettement l’ouverture des appuis sur une pente soutenue. C’est une des raisons pour lesquelles les chaussures dites polyvalentes, pensées à la fois pour la randonnée glaciaire facile et les pentes plus engagées, intègrent souvent une zone de flexion étudiée spécifiquement autour de la cheville, un détail de conception qui échappe complètement à l’œil non averti au moment de l’achat.

Un dernier point technique, souvent négligé dans les manuels : l’usure des pointes horizontales du crampon, à force de progresser en canard sur des terrains rocailleux en bas de pente avant d’atteindre la neige, s’émousse plus vite que celle des pointes avant, moins sollicitées sur ce type de terrain mixte. Vérifier régulièrement l’affûtage de ces pointes horizontales, souvent oublié au profit des seules pointes avant plus visibles, garantit que l’accroche reste optimale au moment où la marche en canard devient réellement nécessaire sur la neige dure.

Les erreurs communes à ne pas commettre

La première erreur consiste à garder les pieds parallèles, orientés face à la pente, alors que l’inclinaison demanderait déjà une ouverture en canard : cette erreur force la cheville dans un angle inconfortable et fatigue prématurément le mollet. La deuxième erreur, à l’inverse, consiste à ouvrir excessivement les pieds sur une pente encore modérée, ce qui gaspille de l’énergie sans nécessité et complique inutilement l’équilibre latéral.

Une troisième erreur fréquente touche au piolet : beaucoup de débutants le tiennent de manière trop lâche en position canne, ce qui lui retire une grande partie de son rôle stabilisateur au moment précis où un appui supplémentaire ferait la différence. Enfin, une erreur plus subtile concerne le regard : fixer ses propres pieds en permanence, plutôt que d’anticiper deux ou trois pas à l’avance, dégrade la fluidité de la progression et augmente le risque de mal évaluer la consistance de la neige sous le prochain appui.

Paire de crampons historiques conservée au Musée Alpin de Chamonix-Mont-Blanc
Paire de crampons historiques (fonds A. Rakovsky) conservée au Musée Alpin de Chamonix-Mont-Blanc, témoin de l’évolution de cet outil depuis le début du vingtième siècle. Crédit : Bibliothèque nationale de France — Wikimedia Commons (domaine public).

La marche en canard n’a rien d’un geste secondaire réservé aux débutants qui n’osent pas attaquer la pente de face. C’est une technique pensée dès 1908 pour économiser l’énergie sur un terrain où chaque effort superflu se paie au bout de plusieurs heures d’ascension. La maîtriser, savoir quand y basculer et quand en sortir, fait une différence concrète entre une course fluide et une montée épuisante, bien avant que la difficulté technique du terrain n’entre elle-même en jeu.

Sources et Références

  • École Nationale de Ski et d’Alpinisme (ENSA), techniques de progression sur neige et glace (ensa.sports.gouv.fr)
  • Union Internationale des Associations d’Alpinisme (UIAA), historique de l’équipement d’alpinisme (theuiaa.org)
  • Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM), centre fédéral de documentation sur le matériel (ffcam.fr)
  • Historique du crampon à pointes, Oscar Eckenstein et Henry Grivel (1908), puis Laurent Grivel (1929)