Lucy Walker : L’aristocrate qui a vaincu le Cervin en robe et bu du champagne au sommet
Il est des victoires qui redéfinissent les frontières du possible, non pas sur une carte, mais dans les esprits. Celle de Lucy Walker sur le Cervin, en 1871, est de cette trempe. Dans une société victorienne qui confinait les femmes au salon, cette aristocrate anglaise a osé la verticalité la plus brute, armée d’une détermination de fer et vêtue d’une simple robe de flanelle. Le récit de l’ascension de Lucy Walker Cervin n’est pas seulement une page de l’histoire de l’alpinisme ; c’est un manifeste, un acte de libération écrit à 4 478 mètres d’altitude, scellé par une coupe de champagne au sommet.
Le Contexte : L’Alpinisme au Féminin à l’Ère Victorienne
Pour saisir la portée de l’exploit de Lucy Walker, il faut nous replonger dans l’Angleterre de la seconde moitié du XIXe siècle. C’est une époque de contrastes saisissants. D’un côté, l’Empire britannique triomphant, la révolution industrielle et une soif de découvertes ; de l’autre, un carcan social d’une rigidité extrême, particulièrement pour les femmes de la haute société. Leur univers est celui de la sphère domestique, des réceptions, des arts d’agrément. L’activité physique, lorsqu’elle est tolérée, se limite à de sages promenades ou à la pratique du croquet. L’idée même qu’une femme puisse s’engager dans une entreprise aussi violente, aussi triviale et physique que l’alpinisme est considérée au mieux comme une excentricité, au pire comme une transgression morale.
Les montagnes, et plus particulièrement les Alpes, sont alors le terrain de jeu d’une élite masculine britannique. C’est l’Âge d’Or de l’alpinisme, une période de conquêtes effrénées où chaque sommet invaincu est un trophée. Les récits de ces ascensions, publiés dans des journaux comme The Alpine Journal, sont empreints d’un esprit de camaraderie virile, de courage et d’endurance. La femme y est absente, ou reléguée au rôle d’admiratrice attendant au pied des cimes. Les quelques pionnières qui osent s’aventurer sur les glaciers, comme Henriette d’Angeville, sont perçues comme des anomalies, des « femmes-hommes » qui renoncent à leur féminité pour singer les exploits masculins. Le vêtement lui-même est une contrainte : le port du pantalon est impensable — une norme que bravera plus tard Jeanne Immink dans les Dolomites — et les alpinistes féminines doivent composer avec de longues et lourdes jupes, des corsets et des chapeaux qui entravent chaque mouvement.
C’est dans ce climat de scepticisme et de réprobation que Lucy Walker va tracer sa propre voie. Elle ne cherche pas la confrontation directe, mais par la répétition tranquille et déterminée de ses exploits, elle va faire voler en éclats les préjugés. Son alpinisme n’est pas politique au sens moderne, mais il est profondément subversif. Il démontre par le fait, et non par le discours, que l’endurance, le courage et l’amour de la montagne ne sont pas l’apanage d’un seul sexe. Chaque sommet qu’elle gravit est une pierre de plus pour bâtir la légitimité de la pratique féminine, ouvrant la voie à des figures comme Claude Kogan ou d’autres générations d’alpinistes.
Naissance d’une Vocation : Les Premiers Pas de Lucy Walker
Née en 1836, Lucy Walker ne semblait pas prédestinée à devenir une icône de l’alpinisme. Fille d’un riche marchand de plomb de Liverpool, Frank Walker, elle grandit dans un environnement aisé. C’est son père, lui-même un alpiniste passionné, et son frère Horace, qui deviendra un membre éminent de l’Alpine Club, qui l’initient aux joies de la montagne. Dès 1858, sur les conseils d’un médecin pour combattre des rhumatismes, elle commence à arpenter les sentiers alpins. Ce qui devait être une simple prescription médicale se transforme rapidement en une passion dévorante.
Accompagnée de sa famille et du légendaire guide Melchior Anderegg, elle enchaîne les ascensions avec une régularité et une facilité qui déconcertent les observateurs. Sa liste de courses est impressionnante pour l’époque. En 1864, elle réalise la première ascension de l’Eiger par une femme. Suivent le Lyskamm, le Piz Bernina, le Strahlhorn… Elle accumule une expérience considérable sur la glace et le rocher, développant une technique et une endurance remarquables. Contrairement à l’image fragile que la société victorienne projette sur les femmes, Lucy Walker est dotée d’une constitution robuste et d’une volonté de fer. On raconte qu’elle suivait un régime alimentaire surprenant pour une femme de son rang, composé principalement de gâteaux éponges et de champagne, un détail qui ajoute à sa légende.
Ce qui frappe dans son parcours, c’est l’absence de revendication. Elle ne clame pas son ambition, elle agit. Elle gravit les sommets les uns après les autres, non pour prouver quelque chose au monde, mais par un amour sincère pour la haute altitude. Sa discrétion et son appartenance à la bonne société la protègent en partie des critiques les plus virulentes. Elle n’est pas une aventurière en rupture de ban, mais une « lady » qui pratique une activité inhabituelle. Cette posture lui permet de progresser sans faire de vagues, jusqu’à ce qu’un objectif majeur la place, presque malgré elle, sous les feux des projecteurs : le Cervin.
La Course au Cervin : Une Rivalité au Sommet
Le Cervin, ou Matterhorn, n’est pas une montagne comme les autres. Sa silhouette pyramidale parfaite, longtemps réputée inaccessible, en a fait le symbole même du défi alpin. La première ascension par Edward Whymper en 1865, marquée par la mort tragique de quatre de ses compagnons à la descente, n’a fait que renforcer son aura funeste et prestigieuse. Grimper le Cervin, c’est entrer dans la légende de l’alpinisme. Dans les années qui suivent, plusieurs femmes ambitionnent de réaliser la première ascension féminine de ce géant.
Une rivalité feutrée mais intense s’installe entre Lucy Walker et une autre alpiniste de grand talent, l’Américaine Margaret Claudia Brevoort, surnommée « Meta ». Meta Brevoort est une grimpeuse tout aussi déterminée, qui a déjà une liste de courses impressionnante. Accompagnée de son neveu William A. B. Coolidge et de ses guides, elle parcourt les Alpes avec l’objectif avoué de réaliser des premières féminines de grande envergure. Le Cervin est clairement dans sa ligne de mire. La « course » entre les deux femmes est l’un de ces récits qui nourrissent la mythologie de la montagne, un duel à distance où chaque partie observe les mouvements de l’autre.
Au début de l’été 1871, la tension est à son comble. Lucy Walker est à Zermatt avec son père, son frère et son guide fétiche, Melchior Anderegg. Elle apprend que Meta Brevoort vient d’arriver dans les Alpes et qu’elle s’apprête, elle aussi, à tenter le Cervin. La nouvelle agit comme un catalyseur. Poussée par son entourage et par le désir de ne pas se laisser devancer, Lucy décide de précipiter sa tentative. Le défi est immense. L’arête du Hörnli, la voie normale, est une longue et périlleuse chevauchée de roc et de glace (un défi technique comparable à l’ ascension des Dolomites), exigeant une concentration de tous les instants et une condition physique irréprochable. Pour une femme entravée par une jupe, l’entreprise relève de l’exploit pur.
Lucy Walker Cervin : le récit d’une ascension historique
Le 21 juillet 1871, la cordée se met en route. Elle est composée de Lucy, son père Frank Walker, son frère Horace, de cinq guides dont le grand Melchior Anderegg qui mène l’expédition, et de Frederick Gardiner, un autre alpiniste britannique. La stratégie est claire : gravir la montagne avant l’arrivée imminente de Meta Brevoort. Ils passent la nuit à la cabane située sur le Hörnli. L’air est vif, métallique, chargé de l’attente et de la tension qui précèdent les grandes entreprises.
Au petit matin du 22 juillet, ils attaquent l’arête. La progression est lente, méthodique. Le silence n’est rompu que par le crissement des crampons sur la glace et le bruit mat des piolets cherchant une prise dans le névé. Lucy, vêtue de sa désormais célèbre robe de flanelle blanche, évolue avec une aisance qui force l’admiration. Si la robe est une contrainte évidente dans les passages d’escalade, elle ne semble pas entamer sa détermination. Elle est une silhouette improbable, presque fantomatique, dans cet univers minéral et vertical. Chaque pas est un dialogue avec la paroi, une négociation avec le vide. Melchior Anderegg, avec son expérience et sa force tranquille, sécurise la progression, choisissant le meilleur itinéraire, posant les cordes fixes dans les passages les plus délicats, comme la fameuse « Épaule ».
Les heures s’écoulent. Le souffle se fait court dans l’air raréfié. La fatigue s’installe, mais la vue du sommet, si proche et si désiré, décuple les forces. Après un effort soutenu, la cordée débouche enfin sur l’arête sommitale, effilée comme une lame de couteau. Quelques pas encore, et c’est la victoire. À 4 478 mètres, Lucy Walker devient la première femme à se tenir au sommet du Cervin. L’instant est historique. Pour célébrer l’exploit, conformément à sa légende, on débouche une bouteille de champagne. Dans ce geste, il y a toute l’élégance et l’audace du personnage : une touche de raffinement et de flegme britannique au cœur de l’un des environnements les plus hostiles de la planète.
La nouvelle de son succès se répand comme une traînée de poudre dans la vallée. Lorsqu’elle apprend l’exploit à son arrivée à Zermatt, Meta Brevoort, grande dame, aurait simplement déclaré : « Well, the fun of the climbing is had all the same ». Quelques semaines plus tard, elle réalisera la première traversée du Cervin, de Zermatt à Breuil-Cervinia, une autre performance de premier plan. Mais l’histoire retiendra le nom de Lucy Walker comme celui de la première conquérante de la « montagne des montagnes ».
Au-delà du Sommet : L’Héritage d’une Pionnière
Le retentissement de l’ascension de Lucy Walker Cervin dépasse largement le simple cadre de l’alpinisme. À son retour en Angleterre, elle est célébrée, et son exploit est largement commenté dans la presse. Si certains esprits conservateurs continuent de voir sa pratique comme une excentricité, beaucoup sont forcés de reconnaître son courage et ses capacités physiques exceptionnelles. Sa victoire a un impact psychologique considérable : elle prouve qu’une femme, sans renier son identité et son élégance, peut rivaliser avec les hommes sur leur propre terrain.
Lucy Walker continuera à grimper pendant plusieurs années, réalisant un total de 98 ascensions tout au long de sa carrière. Son influence est durable. Elle a démontré qu’il existait une autre voie pour les femmes de son époque, une voie faite de liberté, de dépassement de soi et de contact direct avec la nature brute. Elle a contribué à rendre la pratique de la montagne socialement acceptable pour les femmes. En 1907, cette reconnaissance se matérialise par la création du Ladies’ Alpine Club, dont elle deviendra tout naturellement la présidente de 1913 à 1915.
Aujourd’hui, alors que des icônes comme Catherine Destivelle repoussent les limites du possible sur les plus hauts sommets du monde, il est fondamental de se souvenir de ces pionnières. L’héritage de Lucy Walker n’est pas seulement une ligne dans un livre de records. C’est un rappel que chaque liberté a été conquise, que chaque norme a été un jour bousculée par des individus audacieux. Son ascension en robe de flanelle est une métaphore puissante : celle de la capacité à surmonter les contraintes, qu’elles soient de tissu, de roche ou de préjugés, pour atteindre les sommets que l’on s’est fixés.
Sources et Références
- Brown, Rebecca A. (2002). Women on High: The Contradictions of Victorian Women’s Mountaineering. St. Martin’s Press.
- The Alpine Journal, Vol. V, « The Ascent of the Matterhorn by a Lady », London, 1872.
- Williams, Cicely (1976). Women on the Rope: The Feminine Share in Mountain Adventure. Allen & Unwin.
- Zermatt Tourism Official Archives, « History of the Matterhorn Ascents ».