Loulou Boulaz : L’indomptable des Drus, l’alpiniste qui défiait les hommes
Il est des noms qui fendent la glace des mémoires, des figures qui, par leur seule existence, fissurent les certitudes d’une époque. Celui de Loulou Boulaz est de cette trempe. Dans un XXe siècle où la verticalité était une affaire d’hommes, où les clubs alpins ressemblaient à des cercles virils et fermés, cette Genevoise indomptable a imposé son piolet et sa volonté de fer sur les parois les plus redoutées des Alpes. Plus qu’une simple alpiniste, elle fut une anomalie magnifique, une pionnière qui, à l’instar de Marie Paradis, ne demandait pas la permission mais traçait sa propre voie. Récit d’une vie menée au fil de l’arête, entre l’aventure de dormir en refuge ou la solitude des bivouacs, et le bruit des préjugés qu’elle faisait s’effondrer à chaque piton planté.
Les origines d’une vocation rebelle : de Genève aux premiers sommets
Louise « Loulou » Boulaz naît en 1908 à Genève, dans un milieu bourgeois qui destine les jeunes femmes à un avenir bien plus horizontal que celui qu’elle choisira. Très tôt, elle manifeste un tempérament farouchement indépendant et une passion dévorante pour l’effort physique. Le ski, d’abord, devient son premier terrain d’expression. Championne de Suisse de descente et de slalom dans les années 1930, elle y développe une endurance et une connaissance de la montagne qui seront les fondations de sa future carrière d’alpiniste. Mais les pentes neigeuses, aussi grisantes soient-elles, ne suffisent pas à étancher sa soif d’absolu. C’est le rocher, le granit froid et exigeant du massif du Mont-Blanc, qui l’appelle.
Sa rencontre avec le Salève, cette falaise-école qui surplombe Genève, agit comme un révélateur. Elle y fait ses gammes avec une application et une audace rares. L’escalade devient pour elle plus qu’un sport ; c’est une forme d’ascèse, un langage. Dans les années 1930, l’alpinisme féminin est toléré, voire encouragé, tant qu’il reste dans le rôle de la « seconde de cordée », suivant sagement un guide ou un mari expérimenté. Loulou Boulaz refuse ce carcan. Elle veut mener, choisir ses itinéraires, affronter la difficulté en tête. Cette ambition, naturelle pour un homme, est perçue comme une provocation, une incongruité. Elle se heurte aux portes closes, notamment celles du Club Alpin Suisse (CAS), qui refuse obstinément de l’admettre en tant que membre à part entière. Cette exclusion, loin de la décourager, forge sa détermination. Sa cordée, elle la trouvera en dehors des institutions, auprès de compagnons qui reconnaissent son talent et non son genre.
La conquête des grandes faces : une décennie d’exploits
La période allant de 1935 à la fin des années 1940 marque l’apogée de sa carrière. Loulou Boulaz s’attaque aux « trois grands problèmes des Alpes du Nord » encore invaincus par une femme, et les résout avec une maîtrise qui force le respect, même chez ses plus grands détracteurs. Elle ne se contente pas de répéter des classiques ; elle signe des premières ascensions féminines sur des itinéraires d’une difficulté extrême pour l’époque, avec un matériel qui nous semblerait aujourd’hui rudimentaire.
L’éperon Croz aux Grandes Jorasses et la face nord du Dru
En 1935, elle réalise la première ascension féminine de la face nord du Petit Dru par la voie Allain-Leininger. Cette paroi verticale, austère, est alors un symbole de l’alpinisme de haute difficulté. Son succès est retentissant. Mais c’est peut-être son enchaînement sur la face nord des Grandes Jorasses via l’éperon Croz qui marque le plus les esprits. Ce mur de glace et de rocher de 1200 mètres est l’un des sanctuaires de l’alpinisme. Réussir cette course place Loulou dans le cercle très fermé des meilleurs alpinistes de son temps, hommes et femmes confondus. Elle y démontre une technique de cramponnage impeccable et une résistance au froid et à l’épuisement hors du commun. Le souffle court, le crissement des pointes avant dans la glace vive, le silence ouaté seulement rompu par la chute d’un sérac lointain : c’est dans cet univers qu’elle est pleinement elle-même.
Une technique précise et un mental d’acier
Ce qui distingue Loulou Boulaz, c’est son approche de la montagne. Elle n’est pas une force brute, mais une technicienne. Elle analyse la paroi, lit le rocher, optimise chaque mouvement. Son expérience du ski de haut niveau lui a conféré un équilibre et une fluidité remarquables. Elle progresse avec une économie de gestes qui impressionne ses compagnons de cordée. Là où certains s’épuisent en efforts désordonnés, elle avance, méthodique, trouvant la faille, le bon placement de piolet, l’assurage le plus sûr. C’est ce mélange de grâce et d’efficacité qui constitue sa signature. Elle prouve que la performance en alpinisme n’est pas qu’une question de puissance musculaire, mais surtout d’intelligence, de stratégie et d’une volonté inébranlable.
Loulou Boulaz, une alpiniste face au machisme institutionnel
L’histoire de Loulou Boulaz est indissociable de son combat contre les préjugés d’un milieu profondément patriarcal. Son exclusion du Club Alpin Suisse est le symbole le plus flagrant de cette discrimination. Alors qu’elle enchaîne les premières de classe mondiale, l’institution faîtière de l’alpinisme helvétique lui refuse le statut de membre actif, la confinant à la section féminine, sans droit de vote ni accès aux mêmes refuges que les hommes. Cette situation est d’autant plus absurde qu’elle surpasse en talent et en palmarès la grande majorité des membres masculins. Pour le CAS de l’époque, une femme ne peut tout simplement pas être une alpiniste autonome, une « première de cordée », illustrant déjà ce duel des philosophies entre pratique encadrée et liberté totale. Elle doit être encadrée, protégée, cantonnée à un rôle subalterne.
Sa réponse à cette injustice ne fut pas le ressentiment stérile, mais l’action. Elle co-fonde en 1932 le Club Androsace, un club de montagne entièrement féminin, pour permettre aux femmes de pratiquer l’alpinisme en toute autonomie. C’était un acte militant, une affirmation que la montagne n’appartient à personne et surtout pas à un genre. Elle démontrait par l’exemple que les compétences techniques et le courage n’ont pas de sexe. Chaque sommet gravi était une victoire non seulement personnelle, mais aussi collective, une brèche ouverte pour toutes celles qui suivraient. Sa ténacité finira par payer, mais tardivement. Ce n’est qu’en 1972, alors âgée de 64 ans, qu’elle sera enfin admise comme membre d’honneur de la section genevoise du CAS. Une reconnaissance tardive pour une vie de combat.
Au-delà des Alpes : l’appel des sommets lointains
La soif d’exploration de Loulou Boulaz ne pouvait se limiter au terrain de jeu alpin. Après la Seconde Guerre mondiale, son regard se tourne vers les horizons plus lointains, vers les massifs dont les noms seuls font rêver : le Caucase, l’Himalaya. En 1959, elle participe à une expédition entièrement féminine au Cho Oyu (8 201 m). L’entreprise est audacieuse, presque révolutionnaire pour l’époque. Si l’expédition n’atteint pas le sommet en raison de conditions météorologiques terribles et de la disparition de deux de ses membres, elle marque une étape fondamentale dans l’histoire de l’himalayisme féminin. Elle prouve que les femmes peuvent organiser et mener des expéditions en très haute altitude.
Plus tard, elle se rendra au Groenland, dans les montagnes Rocheuses, continuant d’explorer le monde avec une curiosité intacte. Ces voyages témoignent de sa vision de l’alpinisme : non pas une simple accumulation de trophées, mais un moyen de découvrir le monde, les autres cultures, et finalement, soi-même. Chaque expédition était un dialogue avec l’immensité, une leçon d’humilité tellurique. Pour elle, l’engagement physique sur une paroi était le prolongement d’un engagement intellectuel et humain. C’est pourquoi elle a également exercé le métier de sténographe parlementaire à l’Organisation des Nations Unies, un travail qui la connectait aux grands enjeux du monde, loin de la verticalité de sa passion.
L’héritage d’une pionnière : une inspiration intemporelle
Loulou Boulaz s’est éteinte en 1991, laissant derrière elle une trace lumineuse et complexe. Son héritage ne se résume pas à une liste de courses, aussi prestigieuse soit-elle. Il réside dans son refus obstiné de se laisser définir par les autres. Elle a incarné une forme de liberté radicale, celle de vivre sa passion sans compromis, en dépit des barrières sociales et des conventions. Elle a démontré, bien avant que le débat ne devienne public, que la compétence et la détermination sont les seules véritables mesures de la valeur d’un alpiniste.
Aujourd’hui, alors que des femmes comme Catherine Destivelle, Lynn Hill ou Nimsdai Purja (pour ses équipes inclusives) ont repoussé les limites de l’imaginable, il est essentiel de se souvenir de celles qui, comme Loulou Boulaz, ont défriché le terrain. Son nom est peut-être moins connu du grand public que celui de ses contemporains masculins comme Riccardo Cassin ou Gaston Rébuffat, une injustice de plus de l’histoire. Mais pour la communauté des alpinistes, et plus particulièrement pour les femmes qui chaussent les crampons, elle demeure une figure tutélaire. Elle est le rappel que chaque pas en montagne peut aussi être un acte d’émancipation, et que la plus belle voie est toujours celle que l’on s’ouvre soi-même.
Sources et Références
- Mermier, G. (2005). Loulou Boulaz : La Dame des Drus et du Salève. Éditions Slatkine.
- Archives du Club Alpin Suisse (CAS), Section de Genève, documents relatifs à l’admission des femmes.
- Roch, A. (1987). Everest, 1952 : chronique de l’expédition genevoise. Éditions de la Baconnière. (Contexte de l’alpinisme genevois de l’époque).
- Revue « Les Alpes » (publication officielle du CAS), divers articles historiques sur l’alpinisme féminin.