Les ‘Tigres’ de Courmayeur : L’histoire oubliée de la plus grande dynastie de guides des Alpes
Il y a une histoire officielle du Mont-Blanc, celle qui s’écrit en français, dans le tumulte de Chamonix. Et puis il y a l’autre, plus secrète, plus âpre, celle qui se murmure en patois valdôtain sur l’adret du Géant. C’est l’épopée des « Tigres », ces dynasties de guides de Courmayeur qui firent du versant italien leur royaume, un jardin vertical où seuls les initiés osaient s’aventurer. Une histoire de fierté, de connaissance intime de la glace et du roc, et d’une rivalité feutrée avec leurs voisins, qui a façonné en profondeur l’âme de l’alpinisme.
L’autre versant, une autre philosophie de la montagne
Pour comprendre l’essence des guides de Courmayeur, il faut d’abord appréhender leur terrain de jeu. Là où le versant français déploie des approches glaciaires relativement douces, le versant italien est une pure explosion de verticalité. C’est un monde sauvage, austère, où les faces s’élancent d’un seul jet sur des milliers de mètres. La face de la Brenva, le pilier du Frêney, l’interminable et complexe arête de Peuterey : ces noms seuls suffisent à inspirer le respect et la crainte. Il n’y a pas ici de train à crémaillère ou de téléphérique pour adoucir l’approche. Chaque ascension est un engagement total, une confrontation directe avec la puissance tellurique de la montagne. C’est dans ce creuset de granit rouge et de glace vive que s’est forgé le caractère unique des guides du Val d’Aoste, une identité que l’on retrouve au cœur de la Valpelline, ce Val d’Aoste secret à l’ombre des géants.
Contrairement à leurs homologues chamoniards, souvent sollicités par une clientèle aristocratique britannique en quête de premières faciles et de renommée, les guides italiens ont longtemps œuvré dans une relative discrétion. Leur clientèle était différente, souvent composée d’alpinistes italiens plus techniques, et leur rapport à la montagne était moins celui d’une conquête que d’une fréquentation respectueuse. Ils n’étaient pas des prestataires de service, mais des maîtres de cérémonie, initiant leurs clients aux secrets d’un massif qu’ils considéraient comme leur maison. Cette approche a cultivé une expertise technique pointue, une capacité à lire la montagne, à anticiper ses humeurs, qui relevait davantage de l’art que de la simple profession.
Naissance d’une corporation : la Società delle Guide Alpine di Courmayeur
Si la Compagnie des Guides de Chamonix fut fondée en 1821, il fallut attendre 1850 pour que son homologue italien voie officiellement le jour. La Società delle Guide Alpine di Courmayeur est la plus ancienne d’Italie et la deuxième au monde, une naissance qui formalisait une pratique déjà séculaire. Cette création n’était pas un simple acte administratif ; elle symbolisait la prise de conscience d’une identité collective forte. Elle visait à organiser la profession, à garantir la sécurité des clients, à fixer des tarifs, mais surtout, à préserver et transmettre un savoir-faire inestimable. Le premier « chef des guides » fut Jean-Laurent Jordaney, un précurseur qui avait déjà accompagné Horace-Bénédict de Saussure dans ses tentatives.
La Société a rapidement imposé des règles strictes, un sens du devoir et de la solidarité qui devint la marque de fabrique des guides locaux. L’entraide n’était pas une option, mais une obligation morale. En cas d’accident, dont on peut mesurer l’impact dans cette analyse historique de l’accidentologie au Mont Blanc, toute la communauté se mobilisait. Cette cohésion, cimentée par les liens familiaux et une vie rude dans les hameaux de La Saxe ou du Villair, a créé une force redoutable. Être guide à Courmayeur n’était pas un simple métier, c’était un statut, un héritage que l’on recevait et que l’on devait honorer, souvent de père en fils, créant ainsi de véritables lignées d’experts de la verticalité.
Les grandes dynasties des guides de Courmayeur
L’histoire de l’alpinisme sur le versant italien du Mont-Blanc est indissociable de quelques noms de famille qui résonnent encore sur les sentiers du Val Vény et du Val Ferret. Ces familles n’ont pas seulement collectionné les premières ; elles ont littéralement écrit le manuel de l’alpinisme sur le versant le plus sauvage du massif. Leur connaissance du terrain était si profonde, si viscérale, qu’elle semblait innée.
Les Brocherel : la force tranquille
La dynastie des Brocherel, notamment avec les frères Joseph et Alexis, incarne la puissance et la fiabilité. Taiseux, durs au mal, ils étaient la force tranquille de la Société. On ne venait pas chercher les Brocherel pour les mondanités, mais pour leur capacité à tracer une voie dans les pires conditions, pour leur jugement infaillible face au danger. Joseph Brocherel, en compagnie d’Alexis, fut l’un des artisans de la conquête de l’arête de Peuterey, un exploit qui a longtemps été considéré comme « le plus grand problème des Alpes ». Il participa également à des expéditions lointaines, notamment dans le Karakoram avec le Duc des Abruzzes, prouvant que l’expertise acquise sur les pentes du Mont-Blanc était universelle.
Les Ollier : l’élégance et la technique
Si les Brocherel étaient la force, les Ollier en étaient l’élégance. Guides d’une grande finesse technique, ils étaient réputés pour leur style épuré, leur capacité à évoluer sur le rocher avec une aisance féline. Émile Ollier, figure emblématique de cette famille, est resté dans les mémoires pour sa participation à la première ascension de l’Aiguille Noire de Peuterey en 1877. Cette ascension, un chef-d’œuvre de logique et d’audace sur un granit réputé difficile, a démontré une maîtrise technique bien en avance sur son temps. Les Ollier représentaient une forme d’alpinisme plus cérébral, où la recherche de la belle ligne et de l’itinéraire logique primait sur la simple performance athlétique.
Les Croux : les seigneurs du rocher
Aucune famille n’est peut-être plus intimement liée au granit de Courmayeur que les Croux. Pendant plusieurs générations, ils ont dominé les ascensions rocheuses les plus audacieuses. Adolphe Rey, un autre guide illustre, disait d’eux qu’ils avaient « le granit dans le sang ». Arthur Croux, en particulier, a laissé une empreinte indélébile, réalisant des premières d’une difficulté extrême pour l’époque, comme la face nord de l’Aiguille de Leschaux. Leur aisance dans les passages les plus vertigineux, leur capacité à trouver des prises là où le commun des mortels ne voyait qu’une dalle lisse, a contribué à construire la légende des « Tigres ».
Un savoir-faire unique : la lecture du versant sauvage
Qu’est-ce qui distinguait fondamentalement ces hommes ? Au-delà de la force physique, c’était une science de la montagne acquise non dans les livres, mais par une observation patiente, transmise de génération en génération. Cette science reposait sur une connaissance intime de la « mauvaise » neige, celle qui recouvre les glaciers du versant sud, souvent plus instable et piégeuse. Ils savaient lire les signes avant-coureurs d’une chute de séracs sur le glacier de la Brenva, interpréter le son du vent s’engouffrant dans le couloir Eccles, ou juger de la solidité d’un pont de neige au-dessus d’une rimaye béante. Ce savoir était leur principal outil, bien plus important que le galbe de leur piolet ou la qualité de leurs cordes de chanvre.
Leur expertise ne se limitait pas à la sécurité. Elle concernait aussi l’art de trouver un passage. Sur ces faces immenses et labyrinthiques, le choix de l’itinéraire est crucial. Une erreur de quelques mètres peut conduire à une impasse infranchissable. Les guides de Courmayeur possédaient une sorte de sixième sens, une vision en trois dimensions du terrain qui leur permettait de déjouer les pièges de la montagne. Ils savaient où un bivouac serait possible, où trouver un filet d’eau de fonte, à quelle heure précise le soleil viendrait frapper une paroi pour la purger de sa glace nocturne. Cette connaissance était un patrimoine immatériel d’une valeur inestimable, le véritable trésor de la Société.
Chamonix-Courmayeur : entre rivalité et admiration
La relation entre les guides des deux versants a toujours été complexe, un mélange de rivalité sportive, de concurrence économique et de profond respect mutuel. La barrière de la langue et de la culture a longtemps entretenu une certaine distance. Les Chamoniards, tournés vers une clientèle internationale et bénéficiant d’une aura médiatique bien supérieure — un développement qui fait écho à l’histoire de Megève et sa vengeance à un milliard d’euros — considéraient parfois leurs homologues italiens avec une pointe de condescendance. Inversement, les Valdôtains voyaient les Français comme des « commerçants » de la montagne, moins purs dans leur approche. Pourtant, sur le terrain, face aux dangers objectifs, ces querelles s’effaçaient.
Lorsque le drame du Frêney survint en 1961, c’est une cordée franco-italienne qui tenta l’impossible pour secourir les alpinistes en détresse, unissant les talents de Walter Bonatti à ceux des meilleurs guides de Chamonix. Les sauvetages en montagne ont souvent été le théâtre d’une collaboration exemplaire, où l’expertise des uns complétait celle des autres. Les guides de Chamonix reconnaissaient volontiers la supériorité de leurs voisins sur les itinéraires complexes du versant italien, et n’hésitaient pas à faire appel à leur connaissance. Loin du cliché d’une opposition frontale, c’est plutôt une saine émulation qui a caractérisé leurs rapports, chaque communauté poussant l’autre à se surpasser. Pour les alpinistes de haut niveau comme le grand Walter Bonatti, s’attacher les services d’un Croux ou d’un Brocherel était un gage de réussite pour les projets les plus audacieux.
L’héritage immatériel aujourd’hui
Que reste-t-il aujourd’hui de l’épopée des « Tigres » ? Le métier de guide a profondément changé. La technologie a transformé le matériel, les prévisions météorologiques ont gagné en fiabilité, et les techniques d’assurage ont rendu la pratique plus sûre. Pourtant, l’héritage des grandes dynasties perdure. Il se transmet dans les gestes, dans les conseils murmurés au pied d’une voie, dans le respect quasi religieux pour la montagne. Les jeunes guides de Courmayeur, même équipés des dernières technologies, apprennent encore leur métier en écoutant les anciens, en parcourant les itinéraires ouverts par leurs aïeux. Cet héritage est aussi menacé. Le réchauffement climatique modifie en profondeur leur terrain de jeu, rendant certains itinéraires historiques impraticables et faisant apparaître de nouveaux dangers, comme le souligne régulièrement le CREA Mont-Blanc. La sanctuarisation de certaines zones et la sur-fréquentation d’autres transforment également leur pratique.
Néanmoins, l’esprit des Brocherel, des Ollier, des Croux est toujours vivant. C’est l’esprit d’un alpinisme d’engagement, d’humilité et d’une connaissance profonde du milieu. C’est un rappel que la montagne ne se conquiert jamais vraiment, mais qu’elle nous tolère, le temps d’une ascension. L’histoire oubliée des guides de Courmayeur n’est pas seulement un récit du passé ; c’est une leçon pour l’alpinisme de demain, une invitation à retrouver un dialogue plus intime et plus respectueux avec la verticalité.
Sources et Références
- Gaston Rébuffat, « Le Massif du Mont-Blanc – Les 100 plus belles courses », Éditions Denoël, 1973.
- Società delle Guide Alpine di Courmayeur, « Annuario Storico 1850-2020 », Archives de la société.
- François Labande, « Guide du Valdigne : La chaîne du Mont-Blanc », Éditions Olizane, 2017.
- Enrico Camanni, « Una storia di guide alpine », La Rivista del Club Alpino Italiano, Septembre 2019.