Miriam O’Brien Underhill : L’Américaine qui a inventé l’alpinisme ‘sans hommes’ et fait trembler Chamonix
Imaginez Chamonix dans les années 1920, une époque bien différente de celle où l’on s’interroge sur comment loger les saisonniers face à la crise des stations. Le bruissement des robes longues sur les parquets des grands hôtels se mêle au cliquetis des piolets et des mousquetons portés par des hommes à la poigne solide. La montagne est une affaire sérieuse, une affaire de guides, une affaire d’hommes. Dans ce décor de certitudes alpines et de condescendance patriarcale, une silhouette américaine s’apprête à faire voler en éclats un tabou aussi solide que le granit du Mont-Blanc, sommet dont l’accidentologie a été analysée historiquement. Miriam O’Brien Underhill n’est pas venue pour suivre, mais pour guider. Elle est venue inventer une pratique qui sonne alors comme une provocation : l’alpinisme sans hommes.
Le Contexte : Une Montagne au Masculin
Au début du XXe siècle, la place de la femme en montagne est précisément définie : elle est une cliente, une passagère, une âme sensible que l’on hisse vers les cimes pour lui offrir le spectacle. Les cordées sont structurées autour de la figure de proue masculine, qu’il s’agisse du guide professionnel ou de l’alpiniste amateur éclairé. L’idée même qu’une femme puisse non seulement maîtriser les techniques d’assurage, de progression sur glacier ou de recherche d’itinéraire, mais aussi en assumer la pleine responsabilité en tête de cordée, relève de l’hérésie. Les clubs alpins, comme le prestigieux Club Alpin Français (FFCAM), bien qu’accueillant des femmes, perpétuent un modèle où la force physique et la capacité de décision sont intrinsèquement liées à la virilité. L’équipement de l’époque, lourd et peu adapté à la morphologie féminine, renforce ce paradigme. La femme qui grimpe est une excentricité tolérée, tant qu’elle reste à sa place : en second.
C’est dans cette atmosphère feutrée et rigide que Miriam O’Brien, née en 1898 dans une famille aisée du Massachusetts, fait ses premières armes. Diplômée en mathématiques et en physique, dotée d’une intelligence vive et d’une volonté de fer, elle découvre l’escalade et l’alpinisme et se prend de passion pour la verticalité. Mais très vite, elle ressent une profonde frustration. Grimper avec les meilleurs guides et alpinistes masculins de son temps est formateur, mais castrateur. Elle apprend, observe, mais ne décide jamais. Le fil de la corde qui la relie à son leader est aussi un fil de subordination. L’expérience de la montagne, pour être totale, exige selon elle une autonomie complète, une confrontation directe et sans filtre avec le risque et la responsabilité. Cette conviction va devenir le ferment de sa révolution personnelle.
L’Émergence d’une Vision : La Naissance de l’alpinisme sans hommes
Le concept d’alpinisme sans hommes (« manless climbing ») n’est pas né d’une opposition aux hommes, mais d’une quête d’accomplissement. Miriam O’Brien Underhill le théorisera plus tard dans ses écrits avec une clarté désarmante. Il ne s’agit pas d’une escalade « anti-hommes », mais d’une escalade où la femme assume la totalité des responsabilités de la cordée. Elle veut sentir le poids de la décision, le doute avant de choisir une fissure plutôt qu’une autre, la tension de l’assurage quand sa compagne de cordée s’engage dans un passage délicat. Elle veut connaître la satisfaction pure, non diluée, d’avoir atteint un sommet par ses propres moyens, intellectuels et physiques, une quête que l’on retrouve dans cette analyse technique et poésie de l’effort en Vanoise. C’est une démarche d’émancipation radicale qui déplace la question du genre vers celle de la compétence et de l’autonomie.
Pour mettre en pratique cette vision, il lui fallait trouver une partenaire partageant la même philosophie et possédant un niveau technique équivalent. Elle la trouve en la personne de la Française Alice Damesme. Ensemble, elles vont former une des cordées féminines les plus remarquables de l’histoire. Leur entente n’est pas seulement technique ; elle est idéologique. Elles partagent le même désir de prouver, non pas aux hommes mais à elles-mêmes, que la montagne n’a pas de genre. Leur projet est simple et pourtant d’une ambition folle pour l’époque : réaliser des ascensions majeures, en tête de cordée réversible, sans l’aide, le conseil ou la présence rassurante d’un homme. Chamonix et ses aiguilles de granit allaient devenir leur terrain de jeu et le théâtre de leur affirmation.
Les Aiguilles de Chamonix comme Laboratoire
Le massif du Mont-Blanc, avec ses arêtes acérées et ses parois de granit compact, devient le laboratoire de leur ambition. En 1928, Miriam O’Brien Underhill et Alice Damesme s’attaquent à un symbole : l’Aiguille du Peigne par son arête nord-est. Cette course, bien que classique aujourd’hui, représentait un défi technique et psychologique considérable. Mais leur chef-d’œuvre chamoniard reste la première ascension « sans hommes » de l’Aiguille du Grépon, le 4 août 1929. Le Grépon n’est pas une montagne ordinaire. C’est une icône, une sentinelle de granit dont la conquête avait marqué les esprits. La fameuse fissure Mummery, passage clé de la voie, est un test de force et d’engagement.
Leur ascension fait l’effet d’une déflagration dans le petit milieu de l’alpinisme. Les murmures dans les salons de Chamonix se font plus insistants. Certains, comme le guide Armand Charlet, expriment leur admiration. D’autres, plus nombreux, crient à l’inconscience ou minimisent l’exploit. L’alpiniste Étienne Bruhl écrira une lettre ouverte acerbe intitulée « Le Grépon a-t-il une âme ? », suggérant que la montagne a été en quelque sorte profanée par cette ascension féminine autonome. La réponse de Miriam, publiée dans la même revue, est un modèle d’intelligence et d’ironie mordante, où elle feint de s’excuser d’avoir gravi le Grépon qui, manifestement, était « réservé aux hommes ». La polémique, loin de la décourager, renforce sa détermination. Elle a prouvé que la technique, l’endurance et le courage n’étaient pas l’apanage des hommes. Le matériel de l’époque, comme les piolets en bois à manche long et les chaussures à clous, rendait ces ascensions encore plus exigeantes. La maîtrise des techniques de progression, comme le ramonage dans les cheminées ou l’assurage à l’épaule, demandait un savoir-faire que Miriam et Alice maîtrisaient à la perfection. Chaque relais construit, chaque rappel posé était une affirmation de leur compétence. Le granit rugueux de Chamonix portait désormais l’empreinte de leur passage, une trace indélébile de leur révolution silencieuse.
Le Cervin en Traversée : La Consécration d’une Cordée Féminine
Après avoir fait leurs preuves dans le temple du granit, Miriam et Alice visent une autre icône des Alpes, peut-être la plus emblématique de toutes : le Cervin, dont la conquête doit beaucoup aux guides de Saint-Nicolas. Mais elles ne se contentent pas d’une voie normale. Elles choisissent un projet d’une envergure bien supérieure, un véritable test d’endurance, de technique et de sens de l’itinéraire : la traversée intégrale de la montagne. Le 13 août 1932, elles réalisent l’exploit qui va asseoir définitivement leur légende. Elles gravissent la montagne par la redoutable et sauvage arête de Zmutt, une course longue, complexe et engagée, avant de redescendre par l’arête du Lion, côté italien. Une telle traversée est encore aujourd’hui une entreprise sérieuse qui demande une parfaite acclimatation et une grande expérience de la haute altitude.
Réaliser cet enchaînement sans guide était un accomplissement majeur pour n’importe quelle cordée. Le faire en tant que cordée exclusivement féminine était tout simplement inédit. L’arête de Zmutt, avec ses passages mixtes délicats, ses sections de rocher instable et son exposition constante au vide, ne pardonne aucune erreur. La gestion de l’horaire, l’orientation dans un labyrinthe de tours et de couloirs, et l’engagement psychologique sur plusieurs heures face au versant le plus austère du Cervin témoignent d’une maîtrise absolue de l’art de l’alpinisme. Cette ascension n’est plus une simple performance, c’est une déclaration. Elle pulvérise l’argument de la supposée infériorité physique ou mentale des femmes en haute montagne. L’écho de cet exploit dépasse largement le cercle des alpinistes ; il marque un jalon dans l’histoire du sport féminin et de l’émancipation. L’Union Internationale des Associations d’Alpinisme (UIAA), bien des années plus tard, reconnaîtra l’importance de ces ascensions pionnières dans l’ouverture de la pratique au plus grand nombre.
Au-delà de la Paroi : L’Héritage Intellectuel et Philosophique
L’impact de Miriam O’Brien Underhill ne se mesure pas seulement à la liste de ses ascensions. Son héritage est aussi intellectuel. Dans son autobiographie « Give Me My Hills », elle ne se contente pas de raconter ses courses ; elle analyse, théorise et donne un sens philosophique à sa pratique. C’est elle qui pose les mots sur le concept d’alpinisme sans hommes, lui donnant une portée universelle qui inspirera des générations de femmes alpinistes après elle, de Claude Kogan à Lynn Hill, en passant par Catherine Destivelle. Elle y décrit avec une précision lumineuse la différence entre être un « sac de charbon » que l’on hisse et être l’architecte de sa propre ascension.
Son parcours a ouvert une brèche fondamentale dans la forteresse masculine qu’était l’alpinisme. Elle a démontré par l’action que les compétences nécessaires à la survie et au succès en haute montagne – intelligence stratégique, résilience mentale, courage, technique – ne sont pas liées au genre. En refusant la place qui lui était assignée, elle a redéfini les possibles. Elle a prouvé qu’une femme pouvait non seulement atteindre le sommet, mais aussi et surtout, en être la seule responsable. Son histoire est une leçon intemporelle sur l’audace, la détermination et la quête de liberté. Miriam O’Brien Underhill n’a pas seulement gravi des montagnes ; elle a déplacé celles, bien plus hautes, des préjugés de son temps, laissant des prises solides pour toutes celles qui, après elle, ont voulu mener leur propre cordée vers les cimes.
Sources et Références
- Underhill, Miriam O’Brien. Give Me My Hills. Methuen & Co. Ltd., 1956.
- Club Alpin Américain (American Alpine Club). Miriam O’Brien Underhill, 1898-1976. In Memoriam, American Alpine Journal, 1977.
- Servoz, Thomas. « Miriam O’Brien Underhill, première de cordée ». Libération, 22 août 2021.