À Mountain Planet 2026, la dernière conférence a dit ce que personne n’ose écrire

Grenoble, Alpexpo. Mercredi 23 avril 2026, en fin d’après-midi. Le salon Mountain Planet — le rendez-vous mondial des professionnels de la montagne — touche à sa fin. Les stands se vident, les badges se retirent. Il reste une conférence. La dernière du programme.

C’est Savoie Tourisme Durable — STD — qui prend la parole. Pascal de Thiersant, gérant, ancien président du directoire des 3 Vallées pendant douze ans, et Julien Mairot, directeur des opérations, ancien directeur de site chez Labellemontagne. Deux hommes de terrain, pas de tribune. Derrière eux, un chercheur du laboratoire EDYTEM de l’Université Savoie Mont-Blanc. Le sujet : la méthode EMO-CIMES. Une modélisation économique multicritères qui vise à mesurer, pour la première fois de manière rigoureuse et territorialisée, ce qu’apporte vraiment un domaine skiable à sa commune.

Pascal de Thiersant, gérant de Savoie Tourisme Durable et ancien président du directoire des 3 Vallées, intervenant à Mountain Planet 2026
Pascal de Thiersant — Gérant STD, ancien PDG des 3 Vallées (Courchevel-Méribel). © Mountain Planet 2026
Julien Mairot, directeur des opérations de Savoie Tourisme Durable, co-présentateur de la méthode EMO-CIMES à Mountain Planet 2026
Julien Mairot — Directeur des opérations STD, ancien directeur de site Labellemontagne. © Mountain Planet 2026

Ce que ces trois hommes ont dit ce mercredi-là mérite d’être entendu bien au-delà des murs d’Alpexpo.


Le problème que tout le monde contourne

La filière du ski alpin dispose depuis des années d’un chiffre commode : 1 euro investi dans un domaine skiable génèrerait 7 euros de retombées économiques sur le territoire. Ce coefficient multiplicateur, produit par Domaines Skiables de France à partir de données macroéconomiques régionales, est repris dans tous les argumentaires, toutes les délibérations de conseil municipal, tous les dossiers de subvention.

Pascal de Thiersant l’a dit sans détour : « On a voulu savoir si ce chiffre était vrai. Et comment il se comporte vraiment, station par station. »

Le problème, c’est que personne ne le savait. La Cour des comptes, dans son rapport de février 2024, avait proposé un « score de vulnérabilité » des stations — vivement critiqué par les professionnels pour ses approximations. Le rapport parlementaire Roseren-Fégné, déposé en décembre 2025 à l’Assemblée nationale, formule d’ailleurs en proposition n°3 la nécessité d' »une méthodologie de calcul transparente et normée d’évaluation des retombées économiques du ski ». Cette proposition n’existait pas encore quand STD a commencé ses travaux. Preuve que le besoin était réel, et que la réponse vient du terrain avant de venir du législateur.

C’est précisément ce vide qu’EMO-CIMES vient combler.


Station de ski de moyenne montagne avec un enneigement insuffisant, illustrant la vulnérabilité climatique des domaines skiables français à l'horizon 2050
©PHOTOPQR/LA PROVENCE/Stephane DUCLET ; Seyne ; 18/02/2024 ; Manque de neige dans les stations de ski de basse altitude.
Ici, au Grand Puy, dans les Alpes de Haute Provence.

Ce que la méthode fait vraiment

EMO-CIMES n’est pas une étude de plus. C’est un outil opérationnel — une grille d’analyse multicritères qui croise trois champs de données simultanément : la comptabilité de l’exploitant du domaine skiable, la comptabilité de la commune support, et les données socio-économiques et climatiques du territoire.

Julien Mairot a détaillé la mécanique : chaque critère est pondéré selon une matrice croisant son incidence sur la survie du domaine et sa sensibilité aux variations externes. Un télésiège et un téléski ne reçoivent pas le même coefficient — les coûts de maintenance ne sont pas comparables. La disponibilité en eau pour produire de la neige à horizon 2050 est un critère à part entière. L’évolution du nombre d’enfants scolarisés dans la commune l’est aussi — parce que la présence d’une station a, ou n’a pas, un effet démographique mesurable.

Pour chaque critère, le modèle produit une note de 0 à 100, positionnée par rapport aux meilleures et aux moins bonnes performances observées sur les stations déjà analysées. Le livrable final est un rapport de gestion que n’importe quel élu peut lire sans formation préalable.

La méthode a été testée sur plusieurs stations, dont certaines que les intervenants connaissaient en détail avant de lancer l’analyse — et d’autres qu’ils découvraient. « On a voulu faire le test : est-ce que le modèle sort les mêmes conclusions que notre perception terrain ? La réponse est oui », a confié Pascal de Thiersant.


Le « 1€ = 7€ » : vrai et faux à la fois

La bonne nouvelle pour Domaines Skiables de France : le coefficient multiplicateur de 7 est globalement validé par EMO-CIMES. En moyenne, sur les stations étudiées, on retrouve cet ordre de grandeur.

Mais c’est là que les choses deviennent réellement intéressantes. Parce que derrière cette moyenne se cachent des réalités radicalement différentes selon les territoires. Certaines stations dépassent un coefficient de 7 — 1 euro investi dans les remontées mécaniques génère plus de 7 euros d’activité économique locale. D’autres sont très en dessous.

Et surtout : certaines communes consacrent 25 à 30 % de leur budget à l’exploitation d’un domaine skiable déficitaire. Ce qui est — et les intervenants l’ont dit clairement — illégal. Les domaines skiables sont des services publics industriels et commerciaux, des SPIC, dont les budgets ne peuvent légalement être financés que par les usagers — c’est-à-dire les forfaits. Pas par les contribuables locaux.

« Si on applique la loi strictement, on va faire des catastrophes », a reconnu Pascal de Thiersant. Parce que dans certains cas, la subvention communale illégale maintient en vie un domaine qui génère 4 à 10 fois plus d’activité économique que son coût. Arrêter la subvention, c’est respecter la loi. C’est aussi tuer l’école du village, les commerces, et condamner une vallée entière.

C’est ce paradoxe que la méthode EMO-CIMES est précisément conçue à objectiver — pour que les décisions ne soient plus prises sur des intuitions ou des idéologies, mais sur des données réelles.


Ce que ça change pour les élus

Le vrai apport d’EMO-CIMES n’est pas de donner une note. C’est de montrer comment faire bouger la note.

L’exemple donné en conférence est parlant : une commune envisage d’investir plusieurs millions dans un lac collinaire pour sécuriser sa production de neige. La méthode peut simuler l’impact de cet investissement sur chaque critère — et montrer que, selon les projections climatiques à 2050 disponibles sur le territoire, les heures de froid favorables à l’enneigement artificiel seront insuffisantes pour amortir l’équipement. L’investissement ne fera pas bouger la note dans le bon sens. En revanche, démonter un télésiège en fin de vie et concentrer les moyens sur les secteurs à enneigement naturel garanti, oui.

Ce type de simulation, avant EMO-CIMES, n’existait pas sous cette forme accessible et territorialisée. C’est ce que la note méthodologique de la DDT 74 — publiée en 2022 sur les projets d’aménagement de domaines skiables en Haute-Savoie — appelait de ses vœux : croiser les données d’exploitation historiques avec les projections climatiques pour tester des décisions avant de les engager. EMO-CIMES va plus loin en intégrant la dimension économique complète du territoire.

La méthode est en cours de soumission à une revue scientifique pour validation par les pairs. Savoie Tourisme Durable coordonne cette publication avec l’EDYTEM. Ce n’est pas encore une étude définitivement validée — mais c’est une démarche rigoureuse, déjà testée sur le terrain, et reconnue comme telle par les acteurs qui y ont participé.


Pourquoi cette conférence compte

Mountain Planet réunit tous les deux ans les professionnels qui font la montagne — opérateurs de remontées, constructeurs, élus, investisseurs, chercheurs. Ce n’est pas une conférence académique. C’est là que les décisions d’investissement se prennent, que les DSP se préparent, que les stratégies de territoire se dessinent.

Que la dernière conférence de l’édition 2026 ait été consacrée à un outil qui dit aux élus « voilà ce que votre station rapporte vraiment, voilà où vous perdez de l’argent, et voilà ce qui est légal ou pas » — ce n’est pas anodin. C’est un signal de maturité d’une filière qui, après des années de communication sur les records de journées-skieur, commence à regarder ses fondamentaux économiques en face.

Le rapport parlementaire Roseren-Fégné — que nous avons analysé en détail — et les travaux de STD arrivent au même moment, avec le même diagnostic : la montagne ne manque pas d’études, elle manque d’outils concrets, territorialisés, utilisables par des élus qui n’ont pas de service de data science en interne.

EMO-CIMES est peut-être cet outil. On saura dans les prochains mois si la publication scientifique confirme la robustesse de la méthode.

En attendant, une chose est certaine : à Mountain Planet 2026, la dernière conférence a dit ce que beaucoup pensent et peu publient. C’est déjà beaucoup.


Sources :

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